27 décembre 2005
Lettres de mon chateau : 5 - Signé Line Renaud (Encore)
Monsieur le Président de la
République, Mon grand Jacques,
Je n'en reviens pas.
Je ne peux même pas y croire. Tes collaborateurs commencent à te cacher ton courrier personnel. Tu
seras certainement curieux d'apprendre qu'on a fait répondre à ma lettre par
l'une de tes obscures collaboratrices.
Oui, c'est la vérité, à moi, ta si vieille amie, ton soutien le plus
fervent, me faire répondre par
une employée, une employée qui
se permet de m'adresser ses sentiments respectueux
et dévoués ! Qu'est-ce que j'en ai
à faire de son dévouement, moi
qui t'embrassais déjà quand
cette inconnue était encore à l'état de
projet dans la tête de ses parents.
Et son respect ! Qu'est-ce qu'il me fait, le respect de cette technocrate, moi qui ai échoué au BEPC ! J'ai donc décidé de prendre
les grands moyens. J'ai demandé à José, ton fidèle huissier qui m'embrasse
comme du bon pain, de donner la copie de
ma lettre (heureusement que je l'avais gardée,
sinon, tu te rends compte un peu de la catastrophe) à Claude qui m'a promis de te la remettre en
mains propres. Comme ça, je suis bien
certaine que tu l'auras et que personne n'aura eu le culot d'avoir ouvert ton courrier Intime. Dorénavant, il faudra donc
trouver un nouveau système. José
m'a dit qu'il existait une valise
diplomatique ou quelque chose comme ça. Je n'ai pas la mémoire exacte des mots compliqués. Simplement, Il faudra que tu
m'indiques le nom d'une excellence
(c'est comme ça paraît-il qu'on
appelle les ambassadeurs dans « Point de vue-Images du monde ») qui
sera chargée de transporter mon courrier.
Mon grand
Jacques, je t'en prie, ne les laisse pas t'isoler. Sinon, tu finiras comme
Giscard ou, pire, comme Balladur ! Tu te rends compte, terminer comme Balladur
! Je ne peux pas l'imaginer. S'ils faisaient ça, ils auraient affaire à moi. Tu
peux le croire. D'ailleurs, si tu ne me répondais pas, je n'hésiterais pas une
seconde, je viendrais moi, oui, je débarquerais à l'Elysée ! Et ils verraient
de quel bois je me chauffe. Ils ne te garderont pas tout seul pour eux. Tu
appartiens à la France, au peuple français. Et le peuple, c'est moi. J'attends
quarante-huit heures, mon grand Jacques, et j'interviendrai. Et, crois-moi, je
ferai mieux que les soldats de l'ONU en Herzégomachin. Tu sais pouvoir compter
sur moi. Je sais que ça te fera du bien de le savoir. Ton amie fidèle et
sensible,
Line Renaud
Réponse de Jacques Chirac à Line Renaud
Ma chère petite
Line,
J'ai bien reçu
tes deux courriers. Si tu savais comme ils
m'ont fait plaisir. Tu t'imagines aisément
ce qu'a été mon emploi du temps ces
derniers temps, c'est ce qui explique que je n’ai pu te répondre aussi rapidement que je l’aurais souhaité. Surtout, je ne veux
pas que tu marques la moindre rancune â
l'endroit de mes collaborateurs. Ils t'admirent tant ! Je suis fasciné
de voir à quel point tous, je dis bien tous, connaissent l'intégralité de ton
œuvre. J'ai même surpris l'autre jour Maurice Ulrich écoutant « La
Demoiselle d'Armentlères ». Tu me diras que c'est normal à son âge. Mais il y a
mieux puisque, depuis qu'il connaît nos liens d'amitié, le secrétaire général
adjoint, Jean-Pierre Denis - un jeune -, ne quitte plus son Walkman et tes
cassettes. Je suis certain qu'il est sincère dans son admiration pour toi.
Quant à Jacques Toubon, il ne faut pas que tu lui en veuilles. Il n'a jamais
rien compris à la grande musique ; il fallait vraiment que ça soit ce pauvre
Balladur pour penser en faire un ministre de la Culture ! La meilleure preuve
que je me méfie de ses goûts artistiques est que je n'ai pas voulu qu'il
devienne maire de Paris. Jean Tiberi, c'est quand même autre chose. Et pour les
arts et lettres, auxquels, comme toi, je suis très profondément attaché, c'est
une vraie garantie. J'ai été profondément touché par ta si chaleureuse idée qui
consiste à venir me voir à l’Elysée. Comme je serais heureux que tu le
fasses ! Si cela ne tenait qu’à moi, je t’inviterais dès aujourd’hui.
Mais hélas,
mille fois hélas, je ne suis pas maître de mon emploi du temps. Durant les six prochains mois, je serai conduit à
aller de conférences internationales en colloques onusiens. J'ai bien sûr la
possibilité d'emmener avec moi quelques invités prestigieux ; je pourrais
t'inviter au prochain G7 sur la
réforme du système monétaire. Tu y ferais merveille. Je vois d'ici Helmut Kohl,
ravi de découvrir une Française, aussi spontanée que lui. Je ne me fais aucun
souci, tu t'entendrais avec Felipe Gonzalez. Fais attention avec celui-là,
c'est un coureur invétéré ! Avec John Major, ce sera plus dur. Il ne faudra pas
que tu t'attardes. Il est si snob. François Mitterrand m'a mis en garde: un véritable
Anglais. Ignore-le, il risquerait de te faire une réflexion désagréable sur ta tenue. Penses-tu, il n'aime pas les
couleurs. Mais je vois bien que je suis en train de rêver. Je serais tellement heureux
que tu sois à mes côtés! Je crains hélas
que tu ne t'ennuies trop, ces réunions internationales sont assommantes à un
point que tu n’imagines pas. J’ai une meilleure idée : dans quelques mois,
quand je pourrai bénéficier d'un peu plus de temps, tu viendras dîner à l'Hôtel
de Ville de Paris. J'ai gardé l’appartement, et je n'ai pas l’intention de le
rendre. Nous ferons un dîner en famille, juste toi, Claude, José et moi. Ainsi,
nous ne serons pas dérangés. Ce sera aussi familial et discret que tu l’as
toujours souhaité. Nous parlerions du bon temps. Et même, si tu le veux, de ce
superbe maillot de bain bleu marine dont j’ai gardé un souvenir aussi précis
que celui d'un égyptologue découvrant pour la première fois la Grande Pyramide.
Mais non ! je t'entends d'ici protester. Ce n'est pas la Pyramide qui me fait
penser à toi. Tu es très bien comme ça ! Je voulais simplement te dire que
j'avais gardé en mémoire chaque instant de notre premier voyage à Los Angeles
chez Gregory.
Ton idée de
Marianne est formidable. Elle tombe pile-poil. Tu te rends compte ! Enfin, avec
toi, nous aurions une véritable Marianne. Depuis Brigitte Bardot, il n'y a pas
eu mieux. Le pays saura se reconnaître dans ta personne, dans ton physique, dans
ton langage, dans ton œuvre. Oui, vraiment, ma petite Line, si cela ne tenait
qu'à moi, tu serais déjà notre Marianne depuis longtemps, et pour toujours.
Mais hélas, mille fois hélas, la procédure pour désigner la future Marianne est
extrêmement longue et compliquée. Il faut d'abord être retenue sur une liste
d'aptitude dressée par l'Association des maires. Je suis certain qu'ils
seraient aussi enthousiastes que moi. Mais le problème est qu'ils te feraient
passer un examen sur les finances locales et le droit administratif. C'est bien
normal de vérifier les
compétences de notre future Marianne !
Dis-moi où en sont tes connaissances sur l’ensemble de ces sujets et si tu peux
consacrer une semaine aux divers examens nécessaires Une fois que tu auras
franchi cette première étape, il en restera
une autre, ô combien plus difficile, celle-là ! du Conseil constitutionnel.
Comme tu le sais, il est présidé par Roland Dumas, qui n'aime que les jeunes. Oh
oui ! tu es jeune encore, c'est certain, mais il y a des candidats qui auraient l'outrecuidance d'être
encore plus jeunes que toi. Ne dis pas que c'est insurmontable, je dis seulement que ce sera difficile.
Enfin, je vais essayer et je te
tiendrai au courant. Je dois à la vérité te dire que j’y avais déjà pensé et
que souvent, j'en avais parlé avec Bernadette et Claude. Si je ne te l’avais
pas demandé, c'est uniquement parce que Claude m'avait dit que cela allait te
gêner. Connaissant ta modestie, je me suis donc abstenu de t'en toucher le
moindre mot. Tu vois, j'ai sans doute eu tort mais c'était une question de
pudeur.
Ma petite Line,
tu sais comme je suis sincèrement touché par les sentiments que tu me portes.
Ils sont tout à ton honneur. Mais tu devrais faire un peu plus attention
lorsque tu m écris pour me parler de tes souvenirs avec moi. Je ne suis plus
seul. Je suis président de la République et je n'ai confiance en personne. Je
suis obligé d'être sur mes gardes. Je n'ai notamment pas le moindre ambassadeur
en qui je puisse avoir suffisamment confiance pour lui confier ton courrier
personnel. Je sais, c'est dur, c'est affreusement triste, mais c'est ainsi. Le
devoir d'Etat implique aussi de savoir endurer ses souffrances personnelles.
Alors j'ai une idée. Durant mon septennat, je me demande s'il ne serait pas
plus commode pour toi d'entretenir une correspondance avec Alain Juppé. Je sais
qu'il nourrit une véritable passion pour toi. Tu es tout à tait son style
d'intelligence et de caractère. D'ailleurs moi-même, quand je le vois, je ne
peux m'empêcher de penser à toi. On dirait un frère et une sœur ; vous auriez
même pu être jumeaux. Si, si, je te l'assure, je n'exagère pas. D'ailleurs, tu
me connais, je n'exagère jamais. Je suis plutôt du style modéré. Je vais donc
lui en parler, si tu me le permets. Vous pourriez correspondre utilement ; tu
lui donnerais tes idées sur la France et sur le monde, il te recevrait aussi
souvent que tu le voudrais. Vous dîneriez et déjeuneriez ensemble aussi souvent
que vous le souhaitez. Rassure-toi, je le connais... La transparence faite
homme. Il me rendra compte de tout. Me répétera l'intégralité de vos conversations.
Ainsi je pourrai, à distance, rester en contact avec toi. Notre amitié restera
la même. Et puis, si tu le souhaites, tous les deux ou trois ans, nous
pourrions nous voir. Je pense même pouvoir venir à Rueil pour prendre
l'apéritif. Que penses-tu de cette idée ? Je suis certain que tu la trouves
absolument formidable. Vois-tu, ma petite Line, nous deux, qui avons vécu, qui
connaissons la vie, nous savons mieux que d'autres que l'amitié est un bien
précieux qu'il convient de savoir
protéger et entretenir. Tu es mon
amie, Je suis ton ami. Nous sommes
amis. C'est cela qui compte et qui permettra que dans sept ans, à la fin de mon septennat, Je serai si heureux de te revoir et de profiter enfin de toi,
Ton grand
Jacques
26 décembre 2005
Lettres de mon chateau : 3 - signé Line Renaud
Pour en savoir plus sur les lettres de mon chateau de Sarkozy (alias Mazarin)
Monsieur le Président de la République, Mon grand Jacques,
Je t'écris de la maison de Rueil, que tu connais si bien. Je suis seule sur ma pelouse, cuisant à petit feu sous ce soleil torride. J'ai ce maillot une pièce bleu pour lequel tu m'as si souvent complimentée. Tu me disais toujours que cela te faisait venir des pensées païennes. Je sais que tu me flattais, mais encore aujourd'hui j'en rougis de plaisir. Loulou et toi avez les mêmes goûts. Pauvre Loulou ! Lui aussi l'aimait mon maillot une pièce bleu. Rien que de penser à lui, je pleure. Quand je pense que le bon Dieu ne lui a pas permis de voir où tu es maintenant que tu y es, je pleure à nouveau. Ah ! zut ! Voilà que mes larmes tombent sur mon beau papier à lettre senteur vanille. J'ai choisi la vanille, car je sais que tu aimes par-dessus tout ton département d'outre mer. Cela te rappellera le bon temps. Ne montre pas cette lettre à Bernadette, elle m'arracherait les yeux. Donc le papier gondole, ce sont mes larmes, ce sont mes larmes, mon cher Jacques. J'espère qu'ainsi tu garderas ma lettre plus proche de ton cœur. Et puis, tu sais, te savoir là où tu es, j'en suis encore tout émotionnée. Tiens, l'autre jour, je présidais un grand gala contre le sida. Tu sais bien que je m'occupe de la lutte contre le sida. J'ai été la première à le faire ! Personne n'y avait pensé ayant moi, pas même ces prétendus chercheurs. Heureusement, je te le dis, que j'étais là pour les pousser tous ces fainéants. Je te le disais... Ah ! où en étais-je ? Ah ! oui ! je présidais un grand dîner de gala quand tout d'un coup, je ne sais ce qui m’a pris, j'ai pensé à toi, où tu es maintenant. J’en ai hoqueté d’émotion. C'est la première fois que je suis si émotionnée Je ne pouvais plus sortir un mot. Pas un souffle. Rien ! Tu te rends compte ? Moi, muette, un comble ! Les gens n'ont sont pas revenus. Il y a même ce grossier de Guy Bedos qui a hurlé de la salle que cela faisait du bien. Tiens, qu'a-t-il voulu dire à ton avis ? Trouves-tu que je parle trop ? Si vraiment c'était le cas, tu me le dirais, toi qui a toujours été si franc avec moi. Je pense sincèrement que, quand je serai vieille, il faudra que je me surveille. Tu me diras que j'ai encore le temps, mais tu sais, vingt ou vingt-cinq ans, cela passe vite. La retraite, on doit la préparer psychologiquement sinon on est bien vite pris au dépourvu.
Si tu savais comme je me sens encore jeune ! Et d'ailleurs, le soir de ton élection, mon cœur battait au diapason de tous ces jeunes qui faisaient la fête à leur Concorde. Ils étaient comme mes enfants, ou plutôt j'étais comme leur sœur aînée. Tiens ! J'ai fait une folie, j'ai voulu leur faire plaisir. Je me suis rendue place de la Concorde et j'ai été danser avec eux toute la nuit. Je ne sais pourquoi, quand je leur ai proposé de chanter «Ma cabane au Canada », ils ont préféré que l'on se baigne dans le bassin. Heureusement que je suis prévoyante. Devine quoi ? J'avais sous ma robe, tu sais celle que tu adores, rose, moulante, avec un liseré jaune autour des bretelles et un adorable frou-frou dans le bas, j'avais donc ce maillot de bain une pièce dont je t'ai entretenu plus haut. Les jeunes aussi ont aimé. J espère que je n’ai pas fait de gaffe, j'ai dit que c’était toi qui me l'avais offert lors du voyage que nous avions fait à Los Angeles chez Gregory Peck.
Maintenant que tu es président, je veux te faire un honneur. Je veux tout connaître des usages et des manières. Tu côtoies le grand monde, je le côtoierai aussi. Il faut bien que je m’y fasse ! J’ai donc décidé de m’abonner à « Point de vue Images du monde ». Il n’y a aucune raison, moi qui suis du métier, que je n’arrive pas à faire comme elles, toutes ces princesses. Bien sûr, pour la révérence, il ne faut pas que j’abuse. Je te vois venir, insolent, je n’ai pas l’âge du tout ! Ce sont les rhumatismes. Oui, parfaitement. Ca remonte bien plus loin que tu ne le crois, mes rhumatismes. Déjà, lorsque j’habitais Armentières et que j’étais petite, j’avais du mal à plier les genoux. Eh bien, voilà, c’est rare que la mécanique, ça s’arrange avec le temps. Lever la jambe a toujours été plus facile pour moi que de la plier. Ce pauvre Loulou me disait toujours que c’était une question de caractère et qu’il ne fallait pas que je m’en fasse.
Mon grand Jacques, je suis mortifiée, ce goujat de Frédéric Mitterrand m’a dit que tu ne voudrais plus me voir, que même tu avais honte. L’imbécile, on se demande de quoi ! Depuis qu’il te soutient, c’est à dire depuis si peu de temps, il se trimballe toujours avec une casquette ridicule et pense que ça fait peuple. Je n’ai jamais vu quelqu’un à qui la galure va si mal. Ah ! ma foi, si tu l’avais vu, Loulou, il y a quarante ans avec son chapeau Borsalino au volant de notre traction 11, tu aurais vu ce que s’était un homme, un vrai. Où en étais-je ? Je ne sais pourquoi, mais j’ai du mal à ordonner mes idées. Remarque, moi, j’en ai des idées. Tout le monde ne peut en dire autant. J’ai bien envie de te parler de l’abominable Toubon, qui n’aime rien de ce que je fais. D’ailleurs, il n’aime pas Philippe Clay non plus. Mais tu te rends comptes : ne pas aimer Philippe., comment est-ce possible ? Je t’ai dit que j’étais mortifiée, oui, mais de quoi ? Ah ! ça y est, j’ai retrouvé ! Non seulement tu ne m’as pas invitée à la passation de pouvoirs avec François Mitterrand. C’était une occasion manquée, car au travers de ma personne, c’est tout l’art et la culture qui auraient été représentés et honorés ; mais en plus, pas une fois tu ne m’as invitée à souper à l’Elysée. Si tu savais ce que ça me manque ! Quand tu le feras, je te demande de le faire grand jeu. Je veux qu’un motard de la garde républicaine vienne jusqu’à Rueil. Tu me préviendras pour que je puisse alerter mes voisins. Ce sont des jaloux et des prétentieux avec des noms à rallonge. Eux non plus ne m’ont jamais invitée. Mais, fais-moi plaisir, sur le carton d’invitation, j’aimerais que tu fasses écrire « Line Renaud de Rueil-Malmaison ». J’ai vu que ça se fait en Angleterre et même en Belgique. Tu te rends compte de ce que les Belges peuvent faire ! Tu peux bien te le permettre, Loulou aurait été si fier, « Line Renaud de Rueil-Malmaison ». On dirait sur sur-mesure. Ce n’est pas Régine à qui une nouvelle comme celle-là pourrait arriver. D’ailleurs, une rousse avec du sang bleu, cela n’irait pas du tout. Tandis qu’une blonde platine comme moi, du sur-mesure, Je te l’affirme !
Ah ! que je n’oublie pas ! Claude m’a téléphoné. Elle me raconte tout. Elle m’a mis en alerte. Cela recommence, ton cœur d’artichaut est de nouveau prêt à pardonner. Tu as grand tort. Ils t’ont fait trop de mal. Il y en a quatre que je ne peux souffrir. Le pompon, c’est Balladur ! Je suis certaine qu’il n’a jamais mis les pieds dans un cabaret. Tu te rends compte ! Dans ces conditions, qu’est-ce qu’ils peuvent bien comprendre à la vie ? Quant à l’ignoble Sarkozy, laisse-le croupir là où il se trouve. Tu devrais même augmenter une deuxième fois l’ISF, rien que pour punir ces crétins de Neuilly d’avoir voté pour lui. Je t’en prie, reste entouré de tes fidèles de ta première heure, ta famille et moi-même. Méfie–toi de Goudard et de Pilhan. Ce sont des hommes de la publicité. Ils n’aiment que les choses à la mode. Ils ne comprennent absolument rien au reste. Ils ne respectent rien. Aucune des vraies valeurs. Quand tu penses que pas un de ces deux-là n’a trouvé le temps de venir voir mon dernier spectacle au Casino de Paris… Des goujats, que je te dis. Il n’y a rien à en tirer. Je m’inquiète car je sais qu’il t’arrive d’être sensible à ce genre de tralala. Déjà en 87, tu as voulu me trahir avec Madonna. Je me demande encore ce que tu pouvais bien lui trouver à celle-ci. Je ne peux me faire à l’idée que c’est une histoire de petite culotte.
Ah ! si j’osais ! je te dirais bien une dernière chose, mais j‘ai tellement peur que tu te moques de moi, ou pire que tu trouves que je suis devenue aussi prétentieuse que Pascal Sevran. J’aime mieux te prévenir que je ne le supporterai pas. Il faut voir comment il minaudait, celui-là, quand il côtoyait son président. Moi, moi, je ne serai jamais ainsi avec le mien de président. Moi, je ne suis pas le genre courtisane qui demande toujours quelque chose. En revanche, c’est vrai, j’ais des idées et si elles sont bonnes je ne vois par pourquoi tu ne les prendrais pas. Allez, je me jette à l’eau , la voilà, mon idée, je préfère te prévenir qu’elle fera du bruit, mais elle peut te rapporter gros, comme me dit mon boucher à Rueil. Ce sont les jeunes qui seront contents et les artistes encore plus, mais pas simplement les artistes français, ceux du monde entier. Je pense que même les militants socialistes et communistes, oui, Monsieur, communistes, s’il vous plait, seront heureux. Quant à ceux du RPR, tu n’imagines pas ce qu’ils seront fiers. Bien sûr ces snobs d’UDF, je n’en suis pas certaine. Encore qu’on peut être snob et avoir du goût. Bon, je ne vais pas te faire languir davantage. Je sens bien que tu brûles de la connaître ; mon idée. Eh bien, voilà : la prochaine Marianne, ça devrait être moi ! Oui, moi, Line Renaud de Rueil-Malmaison ! J’ai le port altier, la poitrine avantageuse, la courbure des reins assez marquée, et surtout la classe ! Oui, la classe ! Je n’en ai d’ailleurs absolument aucun mérite. Nous sommes d’ailleurs quelques-unes comme cela. C’est de naissance : Marlène, Lova Moor et moi. ! Mais, moi, c’est mieux, forcément, je suis plus connue. Oh ! mon dieu ! j’ai hâte de savoir ce que tu en penses. Je suis certaine que cela va te plaire. Tu n’y avais pas pensé, hein ? Eh bien, les véritables amis, comme moi, ça sert à ça : trouver l’introuvable. Et puis, mon grand Jacques, si tu savais combien j’en ai encore des idées pour toi. J’ai hâte de te lire. J’étouffe de ne plus t’entendre,
Ta Line.
Réponse de Christine
Albanel, conseiller technique, à Line Renaud
Chère
Madame.
Le président de la République a bien reçu votre courrier. Il m'a chargée de vous en remercier: Vos différentes propositions sont intéressantes et méritent un examen particulièrement attentif. Je ne vous cache pas cependant que s'agissant de la Marianne à votre effigie, cette initiative, pour sympathique qu'elle soit risque de se heurter à de très nombreuses difficultés juridiques. Le président de la République envisage de consulter le conseil constitutionnel afin de voir précisément la suite qu'il conviendra de réserver a votre demande Je suis certaine que dans les mois et les années qui viennent, le président de la République ne manquera pas de vous convier à l'une des réceptions habituelles de l’Elysée. Je vous prie de croire, chère Madame, en l’assurance de mes sentiments respectueux et distingués.
23 décembre 2005
Lettres de mon chateau : 1 - Signé François Mitterrand
Pour en savoir plus sur les lettres de mon chateau de Sarkozy (alias Mazarin)
Monsieur
le Président de la République,
Vous
avouerai-je que cela me fait drôle de vous appeler ainsi. Non que vous ne le
méritiez pas. Grand Dieu, vous vous êtes donné assez de mal pour y arriver.
C’est un connaisseur qui vous le dit. Moi qui suis resté vingt quatre ans dans
l’opposition. De surcroît vous avez eu le bon goût de ne réussir qu’à la
troisième tentative, justement comme je l’avais fait. Je sais bien ce que, tout
comme moi, vous pensez de ces quinquagénaires qui se croient encore jeunes et
qui voudraient tout réussir à la première tentative. Je sais que vous en
viendrez vous aussi à les haïr ou à les mépriser, ceux qui finalement
participent du même clan, si ce n’est déjà fait.
Malgré
tout, j’ai du mal à me défaire de ce titre. Ce n’est pas que je regrette les
pompes et les ors des palais nationaux, pas plus que je n’ai la nostalgie des
courtisans qui vont avec. J’en ai soupé et bien souvent le dégoût m’est monté
au bord des lèvres devant ce spectacle de la comédie humaine, mais c’est plutôt
une question de standing. J’avais fini par m’identifier à la fonction. Elle et
moi ne faisions plus qu’un. J’ai été durant quatorze ans François Mitterrand,
le Président de la République. Je ne suis plus que François Mitterrand. Je regarde
cette nouvelle réalité comme une incongruité, une sorte d’anomalie. Comme une
erreur qu’il conviendrait de réparer. Le plus grave, c’est que je me demande si
cela finira par me passer. Admettre qu’on est plus que le passé est si
difficile, surtout que pour moi qui n’ai, ma vie durant, pensé qu’au
lendemain !
Mais
cessons de parler de moi, c’est de vous et de la France que je voulais vous
entretenir. D’abord bravo, je vois que vous connaissez bien nos
compatriotes : ils n’ont absolument aucune mémoire : je l’ai vérifié
si souvent. L’essentiel n’est pas de leur dire des choses importantes, ou
vraies ou justes, ils s’en moquent. L’essentiel est bien de leur dire ce qu’ils
pensent au moment où ils le pensent. L’exercice est plus difficile qu’on ne le
croit tant ils changent rapidement. Je croyais être un maître en la matière vous
êtes en train de m’en remontrer. Continuez ainsi. C’est le bon chemin. Parlez
comme un président et surtout oubliez le candidat que vous avez été. Vous
n’êtes tenu, Monsieur le Président, à honorer aucune promesse. Ce n’étaient pas
les vôtres mais celles du candidat. Ne vous embarrassez pas davantage de
cohérence ou de rationalité dans vos choix. Laissez cela à tous ces
technocrates obtus que vous avez eu raison de désigner à la vindicte. Il
fallait des coupables. Ils font parfaitement l’affaire. Ne vous préoccupez que
d’une seule chose : durer. Et pour cela il convient de savoir mieux
flotter que résister.
J’ai
bien vu lors de la passation de pouvoirs entre nous que vous n’aviez pas encore
pris vos marques. Je ne sais si votre timidité (ou votre réserve) respectueuse
à mon endroit était feinte ou réelle. Je l’ai appréciée ! Vous avez ainsi
su démontrer à la France entière que vous aviez délaissé les méthodes de
soudard que l’on vous a si souvent prêtées. Tout de même, la première journée
fût bien morose pour moi : vous savoir dînant dans mes couverts et dormant
dans mon lit. C’est une drôle d’expérience. Cela a dû l’être pour vous. Je vous
imaginais respirant mon odeur encore présente dans ce bureau présidentiel qui
fût le mien durant quatorze ans.
Ne
brusquez pas le chef. Mes goûts culinaires sont si différents. Lui aussi va
devoir s’adapter. Je les orientais vers la cuisine moderne. J’imagine que vous
le ferez revenir à des goûts plus passéistes et conservateurs. Remarquez, c’est
pleinement votre droit, et contrairement aux apparences je ne veux pas m’en
mêler. D’ailleurs, il faut bien que je me mette dans la tête que, désormais, je
n’ai plus à m’occuper de tout, l’autre jour j’ai téléphoné à Helmut. Il a été
très gentil et chaleureux comme il sait l’être. Il est toujours chaleureux.
Mais j’ai bien senti qu’il avait moins de choses à me dire. Le maladroit a
même trouvé moyen de me parler de vous à deux reprises. Faites attention :
à Halifax, vous en avez trop fait. Vous commencez à les agacer. Ils ont le
sentiment que vous les traitez comme les éleveurs corréziens : beaucoup de
considération et peu d’écoute. Et puis, surtout j’ai l’impression que vous les
avez fatigués en vous agitant dans tous les sens. Je sais que vous parlez
quelques mots de russes, mais votre démonstration d’affections pour Boris
Eltsine n’était pas forcément des plus opportunes dans le contexte
tchétchène ! Prenez mon conseil comme je vous le donne : n’en faites
pas trop, sept ans c’est long. Vous avez le temps. Il faut durer, c’est si
difficile de durer. Cela l’est chaque jour davantage pour moi.
Méfiez-vous
de John Major. Un fameux hypocrite celui-là. Il n’est que de voir comment il a
traité Mme Thatcher. Ce n’est pas que je l’aimais mais tout de même. Il est
toujours d’accord avec vous, puis il fait tout le contraire. Un véritable
Anglais. D’ailleurs, il est fini. Je ne vous cacherai pas que son flegme avait
fini par m’agacer. En fait, il est d’un ennui mortel. D’ailleurs je me demande
bien pourquoi nous autres les présidents, faisons un tel abcès de fixation sur
les questions internationales. Ces réunions diplomatiques sont formelles à
plaisir. On ne s’y dit jamais rien. Les diplomates n’ont qu’une seule obsession :
ne rien décider et servir tous et tout le monde. La forme est leur unique
préoccupation. Pour le fond, on s’adapte. Ils se croient d’une race supérieure,
confondant en permanence la qualité du col de chemise avec la pertinence d’une
analyse. Quand je pense que vous avez choisi un diplomate comme premier
collaborateur à l’Elysée. Je crois bien que c’est votre première erreur. Vous
voulez changer le monde et vous prenez pour le faire un professionnel. Je dis
professionnel, car on les a formés pour cela. Faites attention cependant car
l’on me dit qu’il est de par nature agité, ce Villepin. Cela m’étonne qu’à
moitié puisqu’il a été le collaborateur de Juppé. Il est intelligent celui-là,
mais sa rigidité dogmatique m’a souvent frappé. Il se cabre pour le principe. « Je
me cabre donc j’existe », semble-t-il penser à longueur de journée. Vous
aurez rapidement des problèmes avec lui.
Je m’y connais. Je m’en souviens avec Fabius. Encore celui-ci s’anime-t-il avec
moins de contentement ostentatoire qu’Alain Juppé. Ce dernier, c’est le palais
des glaces et des miroirs du Jardin d’acclimatation à lui tout seul. Remarquez
que, là encore, je vous vois faire et vous vous débrouillez bien. Laissez-le
monter sur tous les créneaux à la fois. C’est ainsi qu’il sera le meilleur
fusible quand les ennuis arriveront. Pour l’instant il est ivre de pouvoir et
de puissance, il pense (le naïf) que tout est possible et que rien ne lui
résistera : Premier ministre, Bordeaux, demain le RPR…Je vous le dis,
c’est Fabius en pire. Ce dernier avait un soupçon de sensibilité, l’autre je ne
le pense pas.
Je
m’en voudrais d’abuser de votre temps en allongeant ma prose. Mais je me dois
de terminer en vous donnant quelques trucs qui peuvent être liés à la vie de
tous les jours et n’en sont pas moins utiles. Au premier étage, dans l’aile
gauche du Palais, il existe un appartement parfaitement équipé. Il compte une
chambre à coucher, une salle à manger, une salle de bains et même une cuisine.
Choisissez avec soin celui que vous allez y installer. Il sera comme un coq en
pâte. De surcroît, s’il a une vie privée compliquée, vous lui rendrez un
immense service. Pensez, j’y avais installé Michel Charasse. Il a dû s’y
trouver bien puisqu’il y est resté treize ans. Et en matière de qualité de vie,
il s’y connaît, croyez moi ! Je l’avais ainsi sous la main vingt-quatre
heures sur vingt-quatre. Cela m’a bien servi pour les grandes comme pour les
petites tâches. Il faudrait que vous trouviez un Michel Roussin qui n’aurait
pas été mis en examen. Maurice Ulrich ne
fera pas l’affaire, à la fois trop prudent et trop âgé. Jean-Pierre Denis, trop
jeune. Christine Albanel peut-être, mais c’est une femme. Saura-t-elle garder
le moindre de vos secrets ? J’en doute. Elle se ferait tuer pour un bon
mot…
Très
bien aussi, vos consignes d’économie. Soyez draconien avec les autres, surtout
le Premier ministre, et contentez vous d’être discret pour vous-même. Vous le
verrez, je n’ai pas fait donner un seul coup de peinture dans la salle du
Conseil. Elle est de toute façon bien assez agréable pour ce que l’on y fait.
Pensez que j’y ai subi plus de mille Conseils des ministres. Plus ça allait et
plus ils devenaient bavards. Une véritable diarrhée verbale, surtout Rocard qui
avait des idées obscures sur tous les sujets simples. Si la salle est trop
confortable, ils s’y éternisent. Cela deviendra un enfer. Déjà que ce n’est pas
gai et encore moins passionnant. C’est fou ce que les hommes ont tendance à
devenir intarissables dès qu’on leur confie la moindre responsabilité.
J’ai
deux derniers conseils à vous donner mais ils sont importants. S’agissant de la
réduction du train de vie de l’Etat. Je vous l’ai déjà dit, continuez à la
réclamer, la proclamer et surtout la promettre. Faites-le sur tous les tons. Ça
impressionne toujours. J’ai approuvé la suppression du GLAM. Ça doit bien être
la cinquième ou sixième. Ça n’a aucune importance. Ça marche toujours aussi
bien. Très bien également, l’interdiction des deux-tons et des girophares (Note
du Transcripteur : sic). Il était temps de les supprimer car on n’en a
jamais vus autant dans les rues de la capitale ce printemps. Ce doit être les
adjoints au maire de Paris qui ne se décident pas à obéir à Jean Tiberi. Vous
devriez lui en parler puisque la rumeur affirme que vous séjournez toujours dans
ce qui fut votre grand bureau de l’Hôtel de Ville. Je me demande le plaisir que
vous trouvez à vous incruster ainsi. Peu importe, mais au moins que cela serve
pour parler à Tiberi ou à défaut à Romani. L’un est le fidèle décalque de
l’autre. C’est dire s’il reste peu de choses pour Romani.
Mon
deuxième conseil est le suivant : continuez à rester discret sur les fonds
secrets. Pour les ministres ce sont des broutilles, quelques dizaines de
milliers de francs par mois. Pour le président de la République, ce sont des
millions et pour l’Elysée, je ne compte pas (croyez-bien qu’en quatorze ans, je
ne l’ai jamais fait ; je ne suis pas un comptable et c’est fichtrement
agréable !). Donc silence, ne gâchons pas le métier, nous ne sommes plus
que trois dans la confidence et encore, pour ce pauvre VGE, c’était il y a trop
longtemps. Il a dû tout oublier, inutile de lui rafraîchir la mémoire. Il est
tellement pingre qu’il serait capable d’en demander sa part. D’ailleurs, et à
ce propos, si vous étiez élégant et généreux, ce dont je ne doute pas vous
penseriez que ce n’est pas toujours drôle et facile d’emmener tous les jours au
restaurant Roger Hanin, Jack Lang ou Michel Charasse… Je dois les inviter. Mes
amis ont dû réduire beaucoup de leurs ambitions. Ils vivent si chichement
désormais.
Je
vois beaucoup votre épouse Bernadette. Elle semble prendre très à cœur sa
fonction de Première Dame de France. Attention, car ça va aller en empirant.
J’en sais quelque chose. J’ai eu grand peine à contenir l’énergie débordante de
Danielle. Ça n’a pas arrêté une minute. Elle m’aurait pas fâché avec l’humanité
entière si je n’y avais pris garde. Car le problème avec les femmes, c’est
qu’elles sont sincères. Alors que nous, nous savons prendre de la hauteur ou du
recul. Je suis inquiet pour vous. On dit même qu’elle a déjà dans le nez
certains de vos collaborateurs dont ce grand agité de Villepin. Elle va finir
par vous donner des conseils. Ce ne sera pas trop grave car vous vous garderez
de les suivre. Les problèmes viendront quand elle s’en rendra compte !
Vous
le voyez, je me fais du souci pour vous. C’est que, finalement, avec les ans,
j’ai appris à vous apprécier. Je penserai bien à vous à la rentrée. On dit
qu’elle sera chaude. Il faudra veiller. Je le ferai. N’hésitez pas à solliciter
mon conseil, il pourra vous servir car, après tout, je suis bien le seul à
avoir été élu deux fois et surtout à si bien avoir su durer. Je vous l’ai dit,
c’est la seule chose qui compte.
Vôtre,
François
Mitterrand
Post-scriptum :
Méfiez-vous des huissiers, ils sont si bavards.
20 décembre 2005
Lettres de mon chateau : 18 - De Jean-Claude Trichet à Alain Madelin
Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances,
J'espère que vous ne tiendrez pas rigueur au bien modeste gouverneur de la Banque de France que je suis d'oser prendre la plume comme j'aime le faire parfois pour vous livrer une partie des mes convictions intimes et personnelles. Il m'en coûte de le faire, car il me faut violenter mon caractère réservé et ma nature timide. Remarquez qu'il m'est arrivé de le faire pour certaines grandes occasions. J'ai ainsi eu l'insigne honneur de correspondre avec notre Président de la République avant même qu'il ne soit élu. Peut-être vous souvenez-vous que c'est moi qui ai pris l'initiative de cet échange. J'avais été tellement scandalisé par le mauvais procès qui lui avait été fait sur ses convictions en matière monétaire. J'ai voulu lui apporter la caution de mon autorité en la matière. J'aurais pu le lui faire savoir par téléphone, je ne l'ai pas voulu. Il fallait un écrit parce que, ainsi, il y avait une trace irréfutable de mon engagement à ses côtés. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, que cet acte de bravoure m'a valu bien des désagréments. D'abord, je n'avais pas prévu que le président devrait céder à l'insistance grossière des journalistes en mal de scoop. Ils ont donc obligé le futur président Chirac à faire état publiquement de ma lettre. Un comble ! C'est que Jacques Chirac en a été personnellement extrêmement blessé. Quant à moi, j'ai dû essuyer l'ire d'Edouard Balladur et de ses collaborateurs. Si vous saviez ce que j'ai pris. Ils n'avaient pas de mots assez durs. J'étais soi-disant un lâche. Moi, un lâche ? On aura vraiment tout entendu. Peu importe d'ailleurs, je n'ai fait que payer le prix de mon devoir et même s'il fut élevé, je me devais de l'assumer.
Voyez-vous, je m'autorise ces quelques confidences, qui pourraient passer pour de l'épanchement, parce que nos premières semaines de travail en commun ont laissé entrevoir l'étendue de notre complicité. Si vous saviez ce que cela a pu me faire plaisir. J'espère que vous ne me tiendrez pas rigueur si je vous dis que quelques-uns autour de moi avaient des craintes. Moi-même, je n'en ai jamais eu. Je sais depuis longtemps qu'il ne faut tenir aucun compte de ce qui est écrit dans les journaux. Et, que voulez-vous, je ne peux exiger de tout le monde qu'ils aient mon expérience et d'une certaine manière ma capacité de recul... Savez-vous qu'il s'est trouvé quelques observateurs ou prétendus tels pour affirmer que vos convictions vous rangeaient dans le camp des libéraux les plus extrémistes ? J'admets bien volontiers que ces propos avaient quelque chose de diffamatoire et, en tout cas, de parfaitement déplacé. Mais ce n'est pas tout. Car les plus enragés contre votre personne allaient jusqu'à inventer la fable de bien mauvais goût selon laquelle vous seriez partisan de la dévaluation. J'ai même entendu affirmer, il est vrai dans un cercle éloigné du pouvoir, que, si vous deveniez ministre des Finances, vous souhaiteriez couper dans les dépenses de l'Etat et de la Sécurité Sociale afin de pouvoir diminuer le poids des prélèvements obligatoires. Vous le voyez, tout cela n'était qu'un tissu de calomnies et j'ai même des scrupules à me faire l'écho de ces ragots de ruisseau. Cependant, la rumeur courant et persistant, je ne saurais trop me féliciter de vous avoir vu prendre les devants avec un telle détermination. La meilleure façon de réagir et de couper court aux rumeurs, c'était d'agir. De ce point de vue, cous avez pris les bonnes décisions en ayant l'intelligence d'augmenter la TVA, l'impôt sur la fortune et même l'impôt sur les bénéfices des entreprises. Au moins, ainsi, vous voilà "flanc-gardé", on en pourra plus vous accuser sottement de vouloir brader les dépenses de l'Etat en baissant inconsidérément les impôts des français. Il faut savoir mettre de temps à autre les points sur les "i". Je ne saurais trop vous encourager à récidiver avec la CSG qu'il serait de très bon ton d'augmenter à l'automne.
Si vous me le permettez, je me risquerai même à vous dire que, dans votre ardeur à convaincre, dans votre foi à défendre l'orthodoxie budgétaire la plus intransigeante, il me semble que vous prenez parfois les choses avec une trop grande rigueur. Voyez-vous la définition d'une bonne politique économique nécessite des adaptations au jour le jour. Il y faut une bonne dose de pragmatisme. Je vois bien ce que mes propos peuvent avoir de décevant pour un homme de convictions comme vous. Je sens bien que je joue à contre-emploi en vous demandant de ne pas trop en faire s'agissant de la réduction des déficits ou de la valeur de notre monnaie. Mais je suis si attaché à la réussite du gouvernement que je préfère me permettre de vous mettre en garde contre une trop grande sévérité de votre part.
Si vous me permettez un dernier compliment, je puis vous dire que, à Bercy, tout le monde est très content de vous. J'étais hier au dîner mensuel de l'Association des inspecteurs généraux des finances, tous étaient unanimes à louer votre si grande fermeté. Figurez-vous même que les plus enthousiastes sont prêts à vous nommer membre d'honneur. Je vous engage vivement à accepter. Je tiens ce cercle pour l'un des plus fermés, donc des mieux fréquentés de France. Vous êtes le premier des ministres de Bercy à qui une proposition aussi flatteuse est présentée. Elle n'est finalement que le reflet de la liesse véritable et sincère qu'éprouvent les fonctionnaires de Bercy à être si bien représentés et surtout si bien entendus. Rarement, ils ont pu compter sur un ministre qui tient autant compte de leurs préoccupations et de leurs propositions. Même la section socialiste du ministère est heureuse de vous voir ainsi accuser les patrons jour après jour.
Face à ce concert de louanges, que pèse la récrimination de quelques dizaines de parlementaires grincheux de la majorité. Ils vous accusent d'avoir adopté la pensée unique, Ils aimeraient bien pouvoir le faire, eux qui n'ont aucune pensée ! Oui, vraiment, ne vous en faites pas, Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, nous avons raison. J'ai eu raison avant tout le monde. Et vous n'avez pas eu tort de rejoindre mes positions si anciennes. D'ailleurs, si vous le voulez bien, je continuerai à vous préparer et à vous rédiger tous vos discours. Je pourrai même m'occuper de vos communiqués ainsi que des interventions de vos deux secrétaires d'Etat. Ainsi, nous serions certains qu'il n'y aurait aucune dérive idéologique possible. La politique économique, budgétaire et monétaire de la France serait en d'excellentes mains : les nôtres. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, en l'assurance de mes sentiments extrêmement dévoués et très reconnaissants pour votre action décisive au service de la pensée unique.
Vôtre,
Jean-Claude Trichet
_______________________________________
Monsieur le Gouverneur et cher Jean-Claude,
Pourquoi vous dissimulerais-je que votre lettre m'a procuré un réel plaisir. Enfin, voici que mes talents et ma personne se trouvent enfin reconnus. Je vous l'avouerai bien volontiers. J'avais été mortifié par les critiques si injustes et déplacées de la toute petite troupe des balladuriens qui prétendaient alors que ma seule présence aux Finances aurait pu mettre le Franc en danger. Quel déshonneur, quelle attitude méprisable, alors que cela faisait au moins six mois que je n'avais plus parlé de la nécessité de la dévaluation. Un véritable procès stalinien. Penser une seconde que j'aurais pu souhaiter un décrochage monétaire était une injure. Certes, je reconnais bien volontiers avoir eu cette tentation, mais c'était il y a au moins un an. Et je n'ai défendu cette stratégie que durant une toute petite dizaine d'années. C'était vous dire l'extraordinaire mauvaise foi de ceux qui entendaient se servir de cet argument contre moi. Décidemment, je ne me ferai jamais complètement à la politique et à ses mœurs de voyous. Regardez où en est le franc depuis que je suis à Bercy : 12 centimes de mieux depuis que Balladur a été battu. Ah, je la surveille notre monnaie, on peut même dire que je la couve. Je me suis fait installer dans mon bureau un ordinateur qui me donne seconde par seconde le cours de notre monnaie. Si vous saviez comme je m'en inquiète.
Je voulais vous remercier pour les graphiques qui étaient joints à votre lettre. Je les ai placardés dans ma chambre afin de mieux être en mesure de les apprendre par cœur. Croyez bien que je suis décidé à savoir mes leçons comme jamais. Car j'en ai des choses à me faire pardonner auprès de vous.
Comment ai-je pu critiquer un homme de votre dimension. Je n'en reviens pas d'une telle erreur de jugement de ma part. Peu importe le passé. Finalement, j'ai bien l'intention de rattraper le temps perdu. L'importance des déficits laissés par le gouvernement Balladur m'impressionne. Comment ont-ils pu dépenser autant et surtout si mal ? On me dit que j'étais membre de ce gouvernement. Je ne le-conteste: pas, mais on m'avait attribué un poste de si petite importance et je comptais si peu que ma part de responsabilité était à l'aune de mes responsabilités d'alors, c'est-à-dire proche du néant. Et puis Balladur ne m'a jamais fait confiance. Il craignait mes idées en matière économique et monétaire. Le naïf, il pensait sans doute que je conserverais les mêmes une fois en charge de véritables responsabilités. C'était bien mal me connaître. Croyez-moi bien, Monsieur le Gouverneur, que j'ai fort à faire et que votre soutien m'est précieux. Il m'arrive de me sentir bien seul face à tous ces ministres qui n'ont qu'une seule idée en tête : dépenser toujours davantage. Le pire, c'est Charles Millon. Il veut toujours plus d'argent pour ce qu'il croit être ses militaires. Si seulement il savait ce qu'ils disent de lui, cela le calmerait. Et puis il y a toutes ces femmes, si seulement vous connaissiez mon calvaire avec elles. Mais quelle idée a bien pu avoir le président de nous imposer toutes ces tourterelles. Non seulement elles n'y connaissaient rien, mais en plus elles croient savoir. Si on laissait faire la Codaccioni, elle nous doublerait les dépenses de la Sécurité sociale avant même que nous ayons pu dire ouf ! Une véritable hérétique. Et encore, si je pouvais compter sur le Premier ministre. Ne lui répétez surtout pas. mais je crains que lui non plus ne soit pas mobilisé autant que nous par le franc fort. Figurez-vous qu'il s'est mis en tête de tenir les promesses du candidat Chirac.Même si nous devions les tenir, dix budgets n'y suffiraient pas. C'est une folie. Je suis attaché à la défense du Trésor de la France où il ne reste d'ailleurs plus grand chose et je dois subir des attaques de toutes parts. Voyez-vous, il m'arrive de regretter le temps où je n'étais que ministre des commerçants. Il me suffisait de promettre des baisses d'impôts et de charges et cela les calmait.
Maintenant, il faut leur faire passer la pilule des augmentations. Je vous prie de croire que cela n'est pas une partie de plaisir.
Finalement, ce qui compte le plus dans la vie politique, c'est de savoir s'entourer. J'ai perdu trop de temps, d'abord avec François Léotard et Gérard Longuet, cela ne m'a valu que des ennuis et, de surcroît, le débat d'idées ne les a jamais intéressés. D'ailleurs, ils n'en ont jamais eu la moindre. Puis je me suis étourdi avec des prétendus intellectuels comme Pascal Salin, ou pire Guy Sorman. Je vous jure que cette époque est définitivement révolue. Aujourd'hui, je veux être digne de mes ancêtres dans la fonction. Antoine Pinay sera désormais ma référence. Je m'en servirai d'inspirateur et de guide. Quant à vous, Monsieur le Gouverneur et cher Jean-Claude, je souhaite que votre vigilance s'exerce sur moi sans aucune indulgence. Hélas ! je sais que je suis capable d'une mauvaise rechute. Je compte sur vous pour m'éviter ce piètre spectacle en me gardant sur la seule bonne route, celle de l'orthodoxie.
Votre serviteur et votre fidèle élève,
Alain Madelin
Pour en savoir plus, sur les lettres et accéder aux 15 lettres retranscrites
Lettres de mon chateau : 20 - A l'attention de Bill Clinton
Monsieur le Président des Etats-Unis d'Amérique, cher Bill,
Si vous saviez le plaisir réel que j'éprouve à correspondre ou à m'entretenir avec vous par téléphone, je ne sais pas pourquoi mais, j'ai immédiatement senti que le courant passait entre nous, que nous étions faits pour nous entendre, bref que nous serions en permanence sur la même longueur d'onde. Les aviateurs diraient certainement que nous nous recevons cinq sur cinq.
Savez-vous que je me suis amusé à compter le nombre de nos appels téléphoniques et de nos correspondances depuis trois mois. J'ai la joie de vous dire qu'il est fortement à mon avantage. Je vous ai écrit vingt et une fois et téléphoné dix-huit. A l'inverse, vous ne m'avez téléphoné qu'une fois et adressé une autre fois un carton d'invitation. Je voudrais vous engager, mon cher Bill, à ne pas vous gêner avec moi. Je vois bien qu'au moment de prendre votre combiné téléphonique vous devez vous dire : « Non, ce n'est pas raisonnable, je ne vais pas déranger mon ami Jacques. » Ce scrupule vous honore, mais vous devez me considérer comme un ami et ne pas hésiter à me téléphoner aussi souvent que je le fais moi-même. D'ailleurs, pour que les choses soient plus simples, je vous communique le numéro de mon
portable de façon à ce que vous puissiez m'appeler à tout moment. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi votre secrétaire a pris l'initiative, strictement personnelle j'en suis certain, de ne pas me donner le vôtre. II me serait pourtant indispensable car j'ai très souvent une idée qui me traverse l'esprit sur tel ou tel sujet et j'aimerais vous la faire connaître. Tenez, l'autre jour, j'ai vu mon ami Decaux qui a mis en place un système extraordinaire de lutte contre la pollution canine. J'aurais eu votre portable, je me serais immédiaternent précipité pour vous en recommander l'utilisation pour les pourtours de la Maison-Blanche. J'avais en effet été étonné de constater, lors de mon dernier voyage aux Etats-Unis, que l'état de saleté des trottoirs n'allait pas en s'améliorant, bien au contraire. Je considère que c'est indigne de la capitale d'un grand pays comme les Etats-Unis.Il eût été vraiment utile que je puisse vous faire cette proposition sans délai, tant me semblait urgent le message que je souhaitais vous faire. Je vous remercie de donner les consignes à les plus fermes à votre collaboratrice.
Il est d'ailleurs évident qu'entre grands de ce monde nous devons pouvoir nous parler sans délai. Après tout, cela concerne un nombre si limité de personnes, peut-être inférieur aux doigts d'une main. Que dis-je! Sans doute moins. Le Japonais, il est inutile d'avoir son téléphone, il change tout le temps. Le Chinois, ce n'est pas mieux : il ne change jamais, mais on n'y comprendrait rien! Personne ne sait qui dirige vraiment. Le Russe, Eltsine, aurait pu être un grand de ce monde, mais il faudrait l'appeler à l'heure où il est à jeun. Cela devient de plus en plus difficile, surtout avec les décalages horaires. Et puis il y a les Européens mais, à part Helmut, il n'y a personne. Vous le voyez, mon cher Bill, nous sommes à peine trois. Et encore, quand je dis trois, c'est bien par amitié pour Helmut qui, comme vous le savez, est prisonnier de la Constitution allemande qui lui fait interdiction d'envoyer ses soldats hors des frontières de son pays. Il ne reste donc que nous. Bill et Jacques. Jacques et Bill.
Alors tutoyons-nous. Je vais te faire une confidence: par souci de montrer au peuple américain ma parfaite connaissance de sa langue et de sa culture, j'avais envisagé de me faire appeler « Jack ». Mais hélas, ça ne m'est aucunement possible du fait de la présence d'un personnage très étrange de la vie politique française, un dénommé « Jack Lang ». Je crains que l'on ne m'accuse de vouloir l'imiter, ce qui serait un comble alors qu'il n'a pas ton numéro de téléphone et que tu ignores même jusqu'à son existence. Mais cessons de parler de ces questions de personnes pour nous intéresser aux grands sujets de notre monde. S'agissant de la Bosnie, je te remercie de ton silence. Je l'ai interprété comme la marque de ton souci constant de coller à mes propositions afin de marquer un soutien qui n'est jamais démenti.
Tu m'as semblé récemment quelque peu fatigué. C'est normal avec le poids de ta charge, et tout le monde ne peut pas avoir ma santé. Sais-tu que je n'ai pas eu le moindre rhume depuis sept ans ? Tu te rends compte un peu ? Bernadette n'en revient pas. Je ne suis pas resté cloué au lit par la maladie depuis 1974. Mais je m'égare car c'est de toi. que je voulais parler. Oui, tu m'as semblé quelque peu fatigué. Tu devrais donc t'abstenir de trop voyager pour rester quelque peu aux Etats-Unis. Je suis certain que tes compatriotes apprécieraient sûrement ta présence. Pour les affaires du monde et pour le temps de ton repos, je pourrais m'occuper de tout. Et crois-moi, je veillerais à ce que l'on ne te dérange pas. Je déciderais chaque fois qu'il le faudra. Je te rendrais compte, bien après, afin de t'économiser au maximum le stress. J'ai en effet remarqué que tu avais du mal à le supporter. Moi, c'est curieux, je n'arrive pas à me faire du souci. J'ai toujours été comme ça : je fonce, je réfléchis après et ne m'inquiète jamais. Remarque, c'est un don du ciel, je n'y ai aucun mérite. Ce doit être une question de nature. Je vois bien que tu m'envies. Tu ne devrais pas car tu as sans doute bien d'autres qualités.
Tiens, par exemple, on ne peut plus accepter de se faire marcher sur les pieds par les Serbes. Il y a des limites à tout. Et là, ça fait bien longtemps qu'elles ont été franchies. Personne ne veut rien faire. A l'ONU, tout le monde se cache. Ce Boutros Boutros-Ghali est un mou. On ne peut absolument rien en tirer. Quant aux militaires, crois bien que je leur ai dit ma façon de penser. On peut compter sur eux, surtout lorsqu'on n'a besoin de rien. Ils adorent parler de la guerre. Pour la faire,; c'est une autre histoire. Pour la simulation, ce sont les champions du monde. Ils sont absolument Imbattables. Sur le terrain, il n'y a plus personne. Si ça continue, je vais être obligé d'y aller moi-même. D'ailleurs, je finis par me demander si ça n'est pas la meilleure idée. Qu'en penses-tu ? Ça arrangerait tout le monde, en tout cas, ceux qui n'osent prendre la moindre responsabilité. Je pourrais, avec ton aide, me faire nommer chef suprême des armées qui sont sur place, là-bas. Pour toi, ce serait une garantie de tranquilité et de sérieux. Je prendrais soin des soldats américains comme s'il s'agissait des miens. Tu peux me faire confiance ! Je suis même prêt, pour témoigner de mon total engagement franco-américain, à venir aux Etats-Unis pour rendre compte de ma mission. Je pourrais saisir, par exemple, l'occasion de ton « message à la nation ». Pour une fois, je pourrais le faire à ta place, ce qui sera pour le peuple américain une garantie de transparence à laquelle je suis certain qu'il sera particulièrement sensible. De surcroît, si tu l'estimais nécessaire, je pourrais, dans le double souci de l'efficacité et de la simplicité, m'installer le temps que durera mon travail en tes lieu et place dans un bureau de la Maison-Blanche. Rassure-toi, je connais trop les phénomènes de rejet pour tout ce qui semble venir de l'extérieur pour prendre le risque d'emmener mes propres collaborateurs. Je suis certain que ce serait mal vu des Américains. S'agissant de moi, c'est une autre affaire. Ils savent bien que je suis si proche d'eux qu'ils m'ont adopté avant même que |e ne vienne. Sais-tu, j'ai été touché aux larmes : depuis trois mois, j'ai reçu pas moins de onze lettres de félicitations des Etats-Unis. Certes, parmi celles-ci, deux viennent de Line Renaud. Mais tout de même, ça témoigne d'un courant réel de sympathie ! Si toutefois tu préfères, que le temps de ton absence, j'occupe ton bureau, J'y suis également tout disposé ! Peut-être d'ailleurs as-tu raison. Je me demande bien pourquoi je n'y avais pas songé tout seul. Mais effectivement, le bureau ovale m'irait comme un gant. Et puis au moins, avec moi, tu es sûr qu'il ne sera pas mal occupé. Comme nous avons les mêmes goûts (j'ai pu le constater à d'innombrables reprises, ces trois derniers mois), tu n'as pas à t'inquiéter des changements que je vais y opérer car je sais qu'ils te plairont. C'est vraiment commode de pouvoir être chez toi comme chez moi.
D'ailleurs, si tu n'y vois pas d'inconvénient, je profiterai de mon passage à la Maison-Blanche pour mettre de l'ordre dans tes déficits. Tu sais que je vais finir par me faire du souci pour l'économie américaine. Votre endettement est un puissant facteur de préoccupation pour nous. C'est que vois-tu, mon cher Bill, on ne peut durablement dépenser plus que l'on gagne. Il convient de savoir être prudent et vraiment raisonnable et responsable. Moi-même, en France, j'ai eu bien du mal à redresser la situation financière calamiteuse que m'avait laissée Edouard Balladur. Suis-je bête ! II est évident que tu ignores qu'il fut, il y a bien longtemps, un très éphémère Premier ministre de la France. Ne t'en veux surtout pas de l'ignorer. En France même, l'immense majorité de mes concitoyens l'a complètement oublié. A ton retour aux affaires, je ne saurais trop te conseiller d'augmenter, comme je l'ai fait mol-même, très fortement tes impôts. Je te donne un avis de spécialiste : mieux vaut les augmenter loin des élections que trop près. Ah! j'allais oublier. Tu as peut-être vu que je suis dans l'embarras avec cette histoire anecdotlque de la reprise des essais nucléaires. Il n'empêche que cela m'ennuie un peu, tout ce charivari. Tu m'aiderais quelque peu si tu engageais les Etats-Unis sur la même voie. Sauf avis contraire de ta part, je profiterais une nouvelle fois de mon bref passage à la Maison-Blanche pour en ordonner la reprise. Suis-je scrupuleux de t'en parler ! J'aurais certainement pu le faire sans même que tu en entendes parler. Finalement, tu as sans doute raison, il m'arrive de me faire plus de souci que nécessaire.
Enfin, je voudrais te faire part d'un projet , qui me tient à cœur et pour lequel je sollicite ton avis. Je veux parler de l'Europe. Les choses ne peuvent plus durer ainsi. C'est la pagaille généralisée. C'est que chacun a un avis et, de préférence, il est tranché. De surcroît, il porte sur toutes les matières. Il n'y a plus moyen de se faire entendre. Il faut renoncer à tout espoir de coordination. Une véritable pétaudière qui, si je n'y prends garde, va finir par compromettre mon action. II convient donc que quelqu'un remette de l'ordre et sache s'imposer par son aura naturelle et sa force de conviction personnelle. L'oiseau rare n'est guère aisé à dénicher. J'y ai longuement réfléchi, je te prie de le croire, tu pourrais bien être cet homme qui ait de l'expérience, une colonne vertébrale, de l'intelligence, du sens de la décision, un contact humanisé et une grande disponibilité. J'ai testé toutes les formules possibles et imaginables. Eh bien, à la réflexion, il semble à tout le monde qu'une seule solution soit souhaitable : c'est la mienne. Crois-moi, cela ne m'amuse pas, j'ai déjà tant de choses à faire ! Sans compter ce que, délibérément, tu as décidé de me mettre sur le dos, en me demandant de m'occuper de trouver un moment pendant ton repos. J'espère donc que tu sauras me dire la vérité pour cette histoire d'Europe en me parlant sincèrement. Je ne doute pas cependant que, une fois encore, nous soyons d'un avis identique.
Dans le fond, je crois savoir ce qui nous a tellement rapprochés l'un de l'autre. Vois-tu, c'est que la simplicité n'est pas donnée à tout le monde et, mon Dieu, je crois pouvoir dire que toi aussi tu seras capable, avec les années et , surtout l'expérience, de rester simple.
Your friend Jacques
Pour en savoir plus, sur les lettres et accéder aux 15 lettres retranscrites
Lettres de mon chateau : 10 - Signé Jacques Chirac
Pour en savoir plus sur les lettres de mon chateau de Sarkozy (alias Mazarin)
Note à Jacques Pilhan et Claude
Chirac
J'ai parfaitement conscience que la
rentrée sera particulièrement difficile. Après s'être acharnée sur mon Premier
ministre, l'avoir déstabilisé, et être en voie de l'achever, la presse va bien
finir par s'intéresser à moi. L'état de grâce présidentiel ne survivra pas à
l'été. J'en suis absolument convaincu. Croyez-en mon expérience, les
cataclysmes arriveront de tous les côtés. Il est même possible que les
balladuriens retrouvent quelques couleurs. C'est dire que tout est possible. Il
nous faut donc nous préparer à cette période de gros temps et prendre les
mesures d'organisation indispensables afin d'être le moins possible pris au
dépourvu. Je vous demande donc de veiller avec attention à ce que mes consignes
soient appliquées à la lettre. Si vous rencontrez des difficultés, n'hésitez
pas à m'en informer. Dans la seconde, je saurai être impitoyable, si
nécessaire.
Premier point : les affaires de la
mairie de Paris produisent un effet absolument déplorable dans l'opinion. Il
convient qu'en aucun cas mon nom ne s'y trouve mêlé. Ce n'est d'ailleurs que
justice, puisque voilà des années que je ne m'en occupe absolument plus. J'ai
eu le tort à l'époque de laisser Tiberi, Romani et Dominati, les trois Corses,
régenter le tout. Beau résultat ! Je suis en droit d'attendre qu'ils s'assurent
que l'on ne m'ennuie pas avec toutes ces affaires médiocres. J'ai cependant les
plus grandes craintes, quant à leur capacité à gérer leur communication. Il n'y
a d'ailleurs qu'à voir comment les dossiers sensibles se retrouvent dans la
presse. Il se peut qu'ils vous demandent de l'aide et des conseils. Je vous
interdis de le faire ; cela ne servirait à rien, si ce n'est à nous y
embarquer. Il conviendra de faire comme Villepin a commencé à le dire :
encourager la presse à faire son travail d'investigation. Oui, parfaitement,
les encourager. Tant qu'ils s'occuperont de la mairie de Paris, ils ne
s'occuperont pas de moi. Veillez dans le même temps à gommer de ma notice biographique
dans le « Who's Who » la mention qui a été faite de ma présence à la tête de la
municipalité parisienne. Après tout, cela n'a duré que quelques années et
c'était déjà il y a trois mois. Il y a de bonnes chances pour que tout le monde
ait déjà oublié. N'oubliez jamais qu'en matière de communication politique,
plus c'est gros, mieux ça passe. Inutile de se compliquer la vie avec des
règles trop élaborées. Mieux vaut s'en tenir à de bonnes vieilles habitudes qui
ont déjà fait leurs preuves. Je vous signale, Jacques, que c'est ainsi que j'ai
été constamment réélu, dans ma circonscription du plateau des Millevaches
depuis 1967. Ce n'est pas rien, tout de même ! Et puis, mettez-vous dans la
tête que ce n'est plus François Mitterrand le président de la République. Il
était vieux, je suis encore jeune ; il était pervers, je suis simple ; il était
torturé, je suis zen !
Deuxième point : dans vos contacts
avec les journalistes, vous devez systématiquement privilégier les plus jeunes,
les moins expérimentés, et les moins titrés. Ils seront flattés que vous les
traitiez ainsi ; vous les formerez à votre main et vous bénéficierez d'un
réseau qui nous sera acquis, et dont l'utilité sera grande lorsque les ennuis
arriveront. Ne perdez surtout pas votre temps avec les éditorialistes. Il n'y a
rien à en tirer, si ce n'est des ennuis.
Ce sont des prétentieux qui croient tout savoir, qui sont coupés de notre
peuple et qui, de ce fait, ne m'ont jamais aimé. Serge July, Alain Duhamel,
Catherine Nay, ou pire encore Jérôme Jaffré se sont toujours trompés sur tout.
Ce sont des nuisibles. Ne leur donnez aucune information. Au besoin, n'hésitez
pas à les humilier. Tout le monde s'en réjouira, surtout leurs confrères.
Faites deux exceptions à ce salutaire principe avec, au « Figaro », Paul
Guilbert et Franz-Olivier Giesbert. Eux au moins connaissent le peuple et me
connaissent. Il convient donc de leur faire confiance. Ils ne trahiront pas. Je
m'en porte garant.
Troisième point : je vous demande de
voir tous les jours mon brave huissier José. Il faut l'écouter ; il vaut
beaucoup mieux que tous les panels de BVA. A ma demande, il va chaque jour dans
un bistrot différent ; le temps qu'il ait cuvé sa boisson du jour, croyez-moi,
c'est sa pêche qui est la bonne. Grâce à lui, j'en sais davantage sur les
réactions du pays profond que tous les rapports que m'adresse ce benêt de
Jean-Louis Debré. Vous veillerez à ce que José soit rémunéré de ses bons et
loyaux services sur l'enveloppe des fonds secrets que je vous ai attribués.
Quatrièmement : vous couperez
définitivement - je dis bien définitivement- toute relation et tout rapport
avec le journal «Le Monde», qui est totalement inféodé à Alain Minc, lequel est
complètement sous l'emprise de la pensée unique. Je fais par ailleurs mon
affaire de casser leur tour de table. Jean-Marie Colombani est bien plus
malfaisant qu'un socialiste, il était balladurien. Il faut donc s'en méfier
comme de la peste. J'attends de voir l'évolution de « Libération » pour fixer
les mêmes règles à son endroit. Quant à la télévision, appuyez-vous au maximum
sur La Cinquième et son président Jean-Marie Cavada. Après tout, ce ne sera que
justice puisqu'il s'agit de la chaîne du savoir. Il est donc naturel qu'elle
sache. Cavada est un véritable professionnel. Rappelez-vous qu'il fut le seul
durant la campagne présidentielle à avoir eu le courage de m'interroger sur mon
goût pour les pommes. Ce n'est pas Elkabbach qui aurait osé le faire ! Il n'y a
rien à en tirer de celui-là. Pensez qu'il a fait un livre avec Balladur, c'est
dire la confiance que l'on peut lui faire !
Cinquièmement : je veux qu'en toute
circonstance l'on mette en avant ma simplicité et ma proximité avec le peuple. Inutile
d'essayer de me faire jouer l'intellectuel. J'ai écrit deux livres durant la
campagne. Après tout, c'est bien suffisant. Pas question que je m'y remette.
D'ailleurs, depuis que nous sommes ici; Christine Albanel n'a plus aucune idée.
On dirait le «ravi » des crèches de mon enfance. Je n'ai donc plus personne
pour écrire et je m'en trouve parfaitement bien. Pas question non plus de me
faire jouer le chien savant dans tous les colloques où l'on m'invite ; ça
m'ennuie à mourir, ça ne sert à rien. Je veux en revanche multiplier les
déplacements en province. J'aime les bains de foule, j'adore serrer les mains,
signer des autographes, embrasser des enfants, célébrer la France éternelle. Je
ne me sens jamais autant moi-même que sur le terrain. Je veux que l'on
m'organise un tour de France tous les deux mois et, quand nous approcherons des
législatives de 1998, nous passerons à un par mois. Je ne m'en remets pas,
voyez-vous, d'avoir dû arrêter la campagne. C'est si bon, la campagne ! Ah,
s'il n'y avait que les campagnes, comme la vie politique serait belle et douce
! Hélas, trois fois hélas, il y a l'élection. Et, pire que cela, les lendemains
d'élection. Mon véritable cauchemar : notez bien que je ne veux plus voir un
seul préfet en uniforme à moins de 100 mètres de moi. Ils sont le symbole honni
d'une élite dont le peuple et moi ne voulons plus entendre parler. Vous
veillerez à ce que le Falcon 900 de la présidence se pose dans tous mes
déplacements à 50 kilomètres de mon point d'arrivée, afin que je n'y apparaisse
qu'en voiture. Je veux que l'on garde ma vieille Citroën ; au besoin, faites la
vieillir par les ateliers de la présidence. Je ne verrai que des avantages à ce
qu'une ou deux rayures soient faites à la carrosserie. J'ai d'ailleurs mon
idée. Balladur a bien fait le coup de l'autostop. J'aimerais que mon pneu crève
sur la route de mon prochain déplacement. Il faudra dire à José de préparer le
cric, je changerai moi-même le pneu. Que Claude prévienne Carreyrou (il est
prêt à tout), cela fera de très bonnes images pour le 20 heures. Sixièmement :
je vous demande de veiller à ce que je ne sois entouré que par des jeunes,
comme au 14 juillet. Mais des vrais jeunes. Pas comme Juppé, Séguin, ou tous
les autres. Même François Baroin fait beaucoup trop vieux. Je veux des vrais
jeunes donc, comme Patrick Bruel, Vincent Lindon, ou même Patrick Sabatier. Après
tout, ce sont eux qui m'ont fait confiance, m'ont soutenu, m'ont aidé. Pour des
raisons biologiques évidentes, ils ne m'ont pas connu dans le passé. Ils ne
savent rien de moi. Ils m'ont découvert en 1995. Il faut que vous en sachiez
profiter. C'est ma clientèle. Je vous demande d'y veiller scrupuleusement.
Septièmement : il convient de rechercher en urgence un endroit où je pourrai
passer mes vacances d'été. Convoquez « Paris-Match pour le reportage habituel.
Le parfait contre-exemple était les photographies de la famille Balladur dans
leur appartement si bourgeoisement aménagé. J'ai quelques idées. Bernadette et
moi pourrions peut-être nous rendre dans la journée dans un gîte rural
aveyronnais. Cela fera tellement plaisir à Jacques Godfrain. Nous pourrions
également nous détendre dans une pension de famille à Mantes-la-Jolie chez
notre compagnon du coin Pierre Bédier. Une fois l'affaire médiatiquement
bouclée, nous filerions à l'étranger. Bien malin celui qui découvrira la
supercherie. A moins que vous ne préfériez que nous laissions filtrer
l'information, selon laquelle j'ai choisi de me reposer chez Line Renaud. Bien
sûr, Rueil-Malmaison, ça ne fait pas très populaire, mais Line Renaud, ça fait
culturel. Douste-Blazy pourra se joindre à nous pour la photographie. Je suis
certain que les véritables artistes et écrivains français y seraient
particulièrement sensibles. Il faudra également me trouver un concert où je
pourrai me rendre. J'ai tellement dit que je détestais la musique qu'il va bien
falloir que je donne des gages. Si vous saviez comme je suis heureux d'être
débarrassé de la mairie de Paris ! J'avais en horreur le football. C'est un
sport de femmelettes qui passent leur temps à se sauter au cou. Ce n'est pas comme le rugby, un véritable sport d'hommes
virils et loyaux. Quand je pense que je devais aller voir le PSG au moins une
ou deux fois chaque année ! Un supplice ! Aujourd'hui encore, j'ignore tout de
ce sport qui m'est totalement hermétique. Même Philippe Séguin a renoncé, c'est
dire !
Huitièmement - j'allais oublier le
plus important : il faut commencer à faire dire, et si possible écrire que le
gouvernement gouverne et que moi, je préside. Je ne suis donc pas engagé par
tout ce qu'il fait, surtout ce qu'il fait mal. J'aimerais que l'on s'abstienne
de me faire prendre en photo aux côtés de MM. Juppé, Millon, de Charette, Debré
et Madelin. De même que les femmes : je souhaite éviter Mmes Hubert, de
Veyrinas. Sudre, de Panafieu et Couderc. Il faudra même me trouver en urgence
deux ou trois domaines où je puisse clairement montrer la distance qui existe
entre ce gouvernement et moi. Je n'ai pas compris pourquoi ils ont eu cette
idée curieuse d'augmenter les impôts. Comment ils ont bien pu s'y prendre pour
s'embourber en Bosnie, et pour quelles raisons ils ont tous la maladie de
s'entourer de technocrates. Tiens, à ce train-là, je vais finir par avoir de la
considération pour Jean-Jacques de Peretti. Au moins, lui, il ne fait rien, ça
lui évite de dire et de faire des conneries. Si les autres pouvaient en faire
autant, on aurait une petite chance de s'en sortir ! Quant à toi, Claude, je te
demande d'apprendre aux côtés de Jacques Pilhan. Écoute, applique-toi,
imbibe-toi de sa science qui est grande et qui m'est totalement étrangère. Un
jour, je l'espère, tu pourras assumer seule à mes côtés cette tâche que je t'ai
confiée. Quant à vous, Jacques, veillez sur Claude, elle est ce que j'ai de
plus cher au monde, elle est votre sauvegarde à mes côtés. N'oubliez jamais que
chez nous les gaullistes, on chasse en bande comme des loups et l'on se déchire
comme des chiens. Méfiez-vous, c'est bien pire qu'au Parti socialiste.
Jacques Chirac
Lettres de mon chateau : 23 - A l'attention de Jean-Louis Debré
Pour en savoir plus sur les lettres de mon chateau de Sarkozy (alias Mazarin)
Monsieur le Ministre de l'Intérieur et mon cher
Jean-Louis,
Pour mettre un terme aux différents dysfonctionnements
que j'ai pu constater depuis ta prise de fonctions place Beauvau, j'ai décidé
que désormais tu dépendras directement de la présidence, Alain Juppé ayant
définitivement renoncé à travailler avec toi. Tu connais son caractère, il ne
faut pas que tu lui en veuilles. Il a l'habitude de travailler rapidement
alors, forcément, c'est un peu compliqué pour lui de faire tandem avec toi. Tu
sais en revanche la reconnaissance que je te porte pour la fidélité constante
qui fut la tienne à mes côtés. Tu n'as donc aucun souci à te faire. Je prendrai
le temps qu'il faut et tu finiras par devenir un très grand ministre de
l'Intérieur. Il te sera difficile de faire oublier Pasqua. D'ailleurs, en deux
mois, tu n'as peut-être rien fait mais, du coup, on ne peut te reprocher la
moindre gaffe. Ce n'est déjà pas si mal ! Je ne suis pas certain que nous
aurions pu en dire autant avec ton prédécesseur. Tu n'as aucun complexe à
nourrir. Sois toi-même (sans tout de même en rajouter) et souviens-toi que moi
aussi j'ai été un piètre ministre de l'Intérieur. En revanche, je te demande de
tenir le plus grand compte de mes instructions afin qu'elles soient appliquées
sans délai. La première règle est que tu fasses le moins de déclarations
possible. Tu n'as à communiquer sur rien. Garde-toi comme de la peste des
journalistes qui auraient tôt fait de te fâcher avec la moitié de tes collègues
du gouvernement Tu ne dois avoir d'idée politique sur absolument aucun sujet.
J'ai dit aucun. Quant à te poser une question, si tu rencontres
malencontreusement un journaliste, dis que tu n'as pas le temps et que tu
rappelleras. Et, surtout, ne rappelle jamais. Pour les rapports avec la presse,
le directeur de cabinet que nous t'avons nommé fera parfaitement bien
l'affaire. Aucune déclaration ne t'est autorisée. Appuie-toi sur le
porte-parole que je t'ai nommé. Il fera le travail à ta place, surtout pour les
soirées électorales. J'espère que tu comprends que c'est parce que j'ai un
impérieux besoin de toi que je souhaite que tu t'économises médiatiquement.
Comme cela, tu auras une image parfaitement neuve dans huit ou dix ans, quand
les événements importants se dérouleront.
Je pense d'ailleurs qu'il n'est nul
besoin que tu te fatigues à déposer des projets de loi devant le Parlement. Je
ne souhaite en aucun cas que tu te surmènes. C'est, là encore, parfaitement
inutile. J'ajoute que c'est une maladie bien française que de trop légiférer.
Laisse donc faire tes collègues du gouvernement qui ont des projets plein leurs
tiroirs. Laisse-les prendre des risques inconsidérés. Toi, tu seras fin prêt à
la fin de mon septennat pour entamer, en pleine forme, mon deuxième. Crois-moi,
c'est stratégiquement beaucoup plus intelligent. Tu vas donc les épater par ton
silence. Eh bien, c'est cela qui compte !
Ah, J'allais oublier, s'agissant des
questions d'actualité du mercredi, j'ai constaté en regardant la télévision que
les parlementaires de l'opposition et ceux de la majorité qui ne nous aiment
pas (et tu sais qu'ils sont nombreux !) prenaient un malin plaisir à
t'interroger chaque semaine. Ils se croient intelligents. Je dois dire qu'à
chaque fois tu t'en es sorti le mieux possible. J'ai même pu constater que,
parfois, il y avait plus d'applaudissements que de quolibets. Mais, mon cher
Jean-Louis, tu ne vas pas continuer ainsi à les honorer en répondant toi-même.
Je te rappelle que nous n'avons pas été élus pour leur faire plaisir. Je te
suggère donc de t'abstenir de répondre aux questions d'actualité jusqu'aux
prochaines législatives de 1998. Ça leur fera les pieds ! Ils seront bien punis
de ne plus avoir la chance de t'entendre leur répondre. Crois-moi, ils
comprendront vite la leçon. Quant à toi, tu te fatigueras moins. Tu pourras
même te reposer chaque mercredi, ce qui te fera le plus grand bien. D'ailleurs,
en te voyant l'autre jour au Conseil des ministres, je t'ai trouvé bien pâle ;
je me demande s'il ne serait pas judicieux que tu prennes enfin de véritables
vacances. Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu les auras bien méritées.
Je te conseille de les prendre à la rentrée, par exemple de septembre à
décembre. Crois-en ma vieille expérience, je sais bien qu'elle sera tranquille
comme Baptiste, la rentrée. Ce sera difficile de se passer de toi mais, comme
l'actualité sera bien peu fertile en événements, nous nous en sortirons. En
revanche, reste bien à ton poste durant le mois d'août, on ne sait jamais ce
qui peut encore se passer.
Ne t'inquiète pas pour ton courrier,
j'ai mis en place un système qui passe directement par mon conseiller pour les
affaires de police. Tu n'as pas à t'en préoccuper. Il est inutile que l'on
t'embête en te le montrant. Tu n'as plus à te tracasser avec ces détails. Je
n'ai finalement que deux choses à te demander : la première, c'est de veiller à
ce que l'on diminue très sensiblement le le nombre des fonctionnaires de
police qui stationnent près de l'Élysée pour en assurer la surveillance. C'est
parfaitement inutile et surtout, ça énerve nos compatriotes qui pensent à
juste titre, qu'ils seraient mieux utilisés ailleurs. Je compte sur toi pour
que les consignes nécessaires soient données avec sévérité. Ma seconde
préoccupation concerne l'immigration clandestine. Je te demande de signer
l'instruction que t'ont préparée tes services afin de multiplier et de durcir
nos contrôles. On me dit que ce document est sur ton bureau depuis plusieurs
semaines. Je te demande de le signer dès réception de la présente afin que,
sans délai là encore, mes ordres soient appliqués. Exécute donc au mieux ces
deux importantes missions de confiance et tu auras fait plus que ton devoir
pour les années à venir. La République aura bien mérité de toi et toi, tu auras
bien mérité d'elle. Ah, si seulement je pouvais te décorer ! Crois-moi, je le
ferais sans hésiter mais, comme tu le sais, pour cela, il faut que tu ne sois
plus ministre. Bien sûr, il n'en est pas question aujourd'hui - nous ne
pourrions nous passer de toi - mais tu devrais quand même y penser pour un de
ces jours. A un certain âge, ne pas avoir de décoration à la boutonnière, c'est
suspect. Et je ne voudrais en aucun cas que ton image put souffrir le moins du
monde de cette absence. Enfin, rien ne presse. Nous aurons certainement
l'occasion d'en reparler à ton retour de vacances, en décembre. Il sera alors
toujours temps d'aviser. Les choses seront moins compliquées. J'aurai eu
l'occasion de penser à un nouveau ministre de l'Intérieur. Et, bien sûr, si tu
le souhaites, nous pourrions tranquillement fixer la date de la réception pour
que je te remette moi-même les insignes de chevalier de l'Ordre du mérite. Je
peux te dire que ce sera un jour bienheureux pour moi, même s'il sera attristé
par la perspective si pénible et si préoccupante de te voir quitter le
gouvernement.
Crois, mon cher Jean-louis, en l'assurance de toute
ma confiance. Pour maintenant, et surtout, pour demain.
Jacques Chirac
_____________________________________________________________________________
Réponse de Jean-Louis Debré à Jacques Chirac
Monsieur le Président de la République,
Si vous saviez comme j'ai été ému à la
réception de votre correspondance ! Je crois même que j'en ai pleuré de joie.
Mettez-vous un peu à ma place : c'est ma première expérience ministérielle et,
de surcroît, à un poste aussi important. Je doutais de mes capacités à réussir.
Qui n'aurait pas douté ! Alors, recevoir une telle lettre de félicitations, en
plus du président, et en plus quand c'est vous ! Ah, oui alors, j'ai été
ému, heureux et fier ! Vous savez, j'étais fier d'être votre ami quand
vous n'étiez rien, alors imaginez un peu maintenant que vous êtes président !
D'ailleurs, j'ai demandé aux Renseignements généraux de donner copie de votre
lettre à deux ou trois journalistes particulièrement bien choisis. Comme cela,
je respecterai à la lettre vos instructions : je ne verrai pas moi-même les représentants
de la presse mais je les ferai voir. Je suis certain que, une fois encore, vous
apprécierez mon habileté et ma finesse politique. Si, cependant, vous
souhaitiez que j'en fasse davantage, je serais ravi de le faire sous la forme
d'une déclaration vidéo que je pourrais adresser à toutes les télévisions. Là
encore, je n'aurais pas vu de journalistes, mais eux m'auraient vu. Finalement,
c'est ce qui compte. Si vous le désiriez, je pourrais même donner des conseils
de communication à mes collègues du gouvernement. Par discrétion, je ne vous ai
pas encore parlé, mais la faiblesse de certains m'inquiète beaucoup. Tout au
moins peut-être faudrait-il qu'à l'occasion je vienne les renforcer. Je suis
certain qu'ils ne m'en tiendraient pas rigueur car ils me considèrent tous un
peu comme leur grand frère. Je sais bien que c'est parce qu'ils connaissent la
confiance totale dont vous m'honorez.
Pour les vacances, je reconnais bien là
votre sensibilité personnelle et votre attention aux autres. J'avais bien pensé
partir me reposer mais, lorsque j'ai reçu votre lettre, je me suis dit que je
n'avais pas le droit de faire une chose pareille. En tout cas, certainement pas
à vous. J'ai parfaitement senti entre les lignes l'inquiétude sourde qui était
la vôtre à la seule idée que je déserte mon poste, ne serait-ce que pour
quelques jours. Ne vous faites donc aucun souci, je serai là en août, comme
vous me l'avez demandé, et à l'automne, comme vous me l'avez si pudiquement
suggéré. Quant aux deux missions que vous m'avez confiées, vous pensez bien que
je vais me faire un sacré devoir de les faire exécuter, et prestement encore!
J'ai une idée pour la garde de l'Élysée. Vous avez, comme toujours, raison :
c'est l'hypocrisie qui agace nos compatriotes. Ils en ont assez soupé avec
Balladur et ses sbires. J'ai donc demandé que tous les cars de gendarmes
mobiles qui étaient sournoisement cachés derrière l'Élysée soient ramenés rue
du Faubourg-Saint-Honoré, devant le porche d'honneur du palais. Au moins,
comme cela, les choses seront claires et nettes. Le pays saura pourquoi ils
sont là : pour votre sécurité. Je suis certain que nos compatriotes
apprécieront.
Quant à l'immigration, il est vrai que
j'ai tardé à signer cette circulaire. C'est que je n'ai toujours pas compris
pourquoi la police de l'air et des frontières s'obstine à refuser de veiller à
mes ordres. Je leur ai en effet demandé de renforcer nos effectifs à la
frontière que nous avons en commun avec la Hollande, le Danemark et la Norvège.
Je suis en effet très préoccupé par l'importance du trafic de drogue en
provenance de ces trois pays. C'est un grand malheur pour la France d'être
limitrophe ! Avec votre autorisation, je n'ai pas l'intention de céder. Je
tiendrai donc le temps qu'il faudra, mais j'obtiendrai satisfaction. Après
votre magnifique élection, ce ne sont tout de même pas ces « quarterons de
technocrates » qui vont faire la loi ! Vous voyez que j'ai conservé mes
références gaullistes.
Voilà, Monsieur le Président de la
République, je suis dans une forme absolument étincelante. Votre lettre m'a
parfaitement requinqué ; je suis certain qu'elle était faite pour cela. J'ai
bien l'intention de ne pas vous décevoir. Je vais donc multiplier les
initiatives, comme vous me l'avez suggéré. Enfin, j'ai été particulièrement
touché par votre volonté de me remettre la Légion d'honneur mais cela me gêne.
J'ai peur que les gens pensent que je profite de mes fonctions de ministre de
l'Intérieur pour recevoir cette prestigieuse décoration. Pour la première fois
de ma vie, je suis donc conduit â vous dire non. Je suis certain que vous ne
m'en tiendrez pas rigueur.
Votre fidèle, dévoué et actif comme
jamais,
Jean-Louis Debré
14 décembre 2005
Lettres de mon chateau : 2 - A l’attention de François Mitterrand
Pour une présentation générale des lettres de mon chateau, écrites par Mazarin, aka Sarkozy
Monsieur
le Président et cher François,
J’espère
que vous ne me tiendrez pas rigueur de cette familiarité. J’ai bien conscience
que vous appeler par votre prénom peut vous paraître bien incongru. Je sais que
vous détestez la familiarité et que vous avez tout fait pour cultiver
l’éloignement entre l’univers et votre personne. Moi c’est tout le
contraire ; je tutoie tout le monde sauf Bernadette que je vouvoie. Ca
doit forcément vouloir dire quelque chose. Même si je serais bien en peine de
l’analyser. D’ailleurs, il n’est rien que je déteste plus que ces phraseurs qui
se perdent en considérations infinies sur le moindre détail. Je n’ai jamais
fait appel à ces pseudo-scientifiques de la Cofremca sans lesquels Valery
Giscard d’Estaing ne fait et ne décide rien. Le pauvre. Il s’est bien longtemps
pris pour un intellectuel. Il n’était qu’un prétentieux. S’il vous plaît, ne
lui répétez point ce jugement, car il me fut bien utile ces dernières semaines,
et je ne voudrais pas passer pour un ingrat.
Bref,
vous appeler par votre prénom me procure une sorte d’ivresse. J’ai l’impression
aussi d’appartenir au cercle si rare de vos intimes, de vos proches, de ceux
qui peuvent se permettre de s’adresser à vous comme à un ami, plutôt qu’à un
égal. C’est ma façon de réaliser que je suis désormais à votre place. Ce fut si long, si difficile, si pesant que
j’ai du mal encore aujourd’hui à y croire. Bien sur, il y a Roger Romani qui me
donne du « monsieur le Président de la République » autant que j’en
ai envie. Mais ce n’est que lui. Quelle importance voulez vous que j’y
attache ? Chacun son Pierre Berger. Alors votre lettre m’a bien aidé.
Connaissant votre hauteur de vue et votre vraie générosité, je ne doute pas que
vous l’ayez fait à dessein. Si vous trouvez quelques plaisir à poursuivre cet
échange épistolaire appelez moi Jacques. J’y verrais la marque, que j’espère
définitive de votre considération.
Et
puis cela me fait tellement de bien de pouvoir écrire ! C’est un plaisir
que j’ai découvert sur le tard. Jusqu'à soixante-deux ans, rien. Pas même la
moindre petite ligne. Et puis, tout d’un coup, ce fut la révélation. C’est
Jean-Michel Goudard qui m’a ouvert les yeux. Son diagnostic était sans appel.
Les Français ne regardent que la télévision, mais ne respectent que la
littérature. Moins ils lisent, plus ils considèrent les écrivains. Pour être
pris au sérieux, il fallait que j’écrive. Et puis ça ne devait pas être aussi
difficile que ça, puisque ce prétentieux d’Edouard Balladur arrive à en publier
un par an. Remarquez que lorsque nous étions amis, il me les adressait
régulièrement. Je me suis toujours contenté de lire les dédicaces. Aller plus
loin m’était impossible, trop sérieux et trop ennuyeux. D’ailleurs la lecture,
ça n’était pas mon fort, mis à part l’histoire des Celtes ou la poésie chinoise.
C’est aride et cela présente l’immense avantage que l’on est rarement
contredit. Je peux ainsi paraître bien savant à bon compte Remarquez, j’ai peu
à impressionner car je déteste les dîners en ville. Un bon western devant sa
télévision avec ses pantoufles, c’est tout de même plus agréable que ces
rasoirs qui ont des idées sur tout, spécialement lorsqu’il s’agit des chefs
d’entreprise. Et encore plus lorsqu’ils sont membres du CNPF. J’aime mieux
avoir à ma table Marc Blondel. Avec lui, au moins on ne risque pas de se perdre
dans des considérations trop intellectuelles !
C’est
donc Jean-Michel Goudard qui a eu cette idée géniale de me faire découvrir
l’écriture. Il l’a expliqué à Claude, puis Claude m’a demandé de me mettre au
travail. François Pinault, vous savez ce patron qui est de mes amis, m’a loué
une maison près de Montfort-l’Amaury et le tour était joué. J’ai commencé à
écrire. Certes j’y ai été prudemment : 142 pages. Mais pour un débutant,
ce n’est pas rien… D’ailleurs j’ai aimé, puisque cela m’a permis d’être élu. Je
recommencerai donc pour le prochain septennat. Dans l’intervalle, je me
contenterai de vous écrire. Un jour peut être, on publiera nos correspondances.
Je serai alors définitivement entré dans la cour des écrivains ou tout du moins
des intellectuels. Ceux-là, je ne suis pas près de leur pardonner. Ils m’ont si souvent moqué ! Les voir se
prosterner aujourd’hui me procure un plaisir immense. Je sais que vous aimez
Proust, Chateaubriand, et que vous reconnaissez un immense talent à Céline. Je
n’ai pas vos goûts. Je préfère Denis Tillinac, un remarquable écrivain
corrézien, ou même Franz-Olivier Giesbert. Ils ont tant fait pour mon élection.
C’est un juste retour des choses que je privilégie leurs œuvres. Souvent ils
viennent me voir en compagnie de mon vieil ami de Sciences po, Paul Guilbert,
la meilleure plume du « Figaro ». Ils me parlent des Français et de
leurs attentes, de leurs rêves. Ils me disent ce qui va, ce qui ne va pas. Ils
sont sévères, mais tellement justes à la fois. Ils n’oublient jamais un
compliment et, jusqu’à présent, ne trouvent aucune critique. Je redoute le jour
où cela viendra. Ils me mettent en garde contre Juppé. Je crois qu’ils
exagèrent, mais il est vrai cependant qu’à deux ou trois reprises j’ai du me
fâcher contre lui. Pour le punir, c’est très simple, il suffit que je voie
Philippe Seguin. C’est deux-là se détestent tant et depuis si longtemps !
Du coup, j’ai décidé de déjeuner tous les mardis avec Séguin. Ce jour là au
moins, je suis certain que Juppé ne déjeunera pas de bon appétit. Tout
l’après-midi, il est pendu au téléphone de Villepin pour qu’il lui raconte
notre conversation. Celui-là ne sait rien car je me fais un malin plaisir à le
lui cacher. Il fut le directeur du cabinet de Juppé alors !
Vous
le voyez, la vie à l’Elysée a repris. Certes, il y a encore beaucoup de bureaux
qui sont vides car je souhaite donner l’impression de la simplicité et de
l’économie. Et puis un jour, je devrai bien, quand les ennuis seront là, faire
venir d’autres collaborateurs, peut être même des balladuriens. Sait-on jamais,
quand les miens seront trop usés, il faudra bien en trouver d’autres. Après deux
ans sans rien, ils seront prêts à accepter n’importe quoi. Oui, vraiment, vous
écrire est un bonheur. Et puis, à qui d’autre que vous pourrais-je le faire ?
Pour téléphoner, c’est facile, je le fais sans cesse. On téléphone à n’importe
qui pour n’importe quoi, n’importe comment ; ça sonne, on parle, on
raccroche, et puis c’est fini. On n’y pense plus. Il n’y a ni trace, ni effort.
Alors que la lettre, cela reste. Me voyez-vous écrire à Pons ? C’est
Pasqua en pire et sans accent ! Dieu sait ce qu’il ferait de ma lettre. A
Jean-Louis Debré ? il serait affolé. Pensez, une lettre de moi ! Déjà
lorsque je lui téléphone il est au garde-à-vous. La police a déjà déteint sur
lui. A Millon ? Oui, cela m’éviterait de l’entendre. C’est un avantage. Si
vous saviez comme il est bavard, et pour dire si peu ! Il y a bien
Madelin, mais lui, c’est tout le contraire, il a tout lu et tout retenu, mais
hélas souvent à l’envers. C’est une vraie migraine à lui tout seul. Quant à
Edouard Balladur, nous ne parlons plus. Je ne veux plus le voir ! Alors,
lui écrire, je le connais, il serait capable de me dire que j’écris mal. Il ne
savait me faire que des reproches. J’avais fini par douter.
Oui,
à la réflexion, il n’y a que vous, François, de président à président :
c’est une véritable correspondance. Mais je m’aperçois que j’ai oublié de vous
avertir que j’ai changé, et même rompu avec l’une de vos habitudes. Il faut
dire qu’elle était bien détestable. Lors du Conseil des ministres, vous ne
serriez la main à personne. Tout juste m’a-t-on dit, que vous tendiez une main
molle à vos deux voisins. Sous Balladur, il y avait Méhaignerie à votre gauche,
cela faisait l’affaire ; moi j’ai Bayrou, ce n’est guère mieux. Il n’y a
que sa poignée de main qui fasse illusion à celui là ! Balladur avait fini
par vous suivre. C’est bien dans sa nature. Eh bien j’ai décidé que les choses
allaient changer, et dans le bon sens encore. Désormais, je serre les mains de
tous mes ministres. Dans mon enthousiasme, il m’arrive même de le faire deux fois.
Cela n’a aucune importance, il faut voir comment Raoult rosit de plaisir. On
dirait Obélix devant un sanglier ! Je les salue tout de même.
Douste-Blazy, c’est seulement un peu plus long avec lui car il à toujours un
compliment à me faire. Celui-ci, c’est ma garde rapprochée à lui tout seul. Il
y a aussi Barnier, un ancien Balladurien, qui trouve toujours que je ne parle
pas assez de questions sociétales. Il est aussi triste que son ancien patron.
C’est bien fait, il a été rétrogradé. Il n’est plus que ministre délégué. Je
l’ai mis derrière Peretti, c’est dire qu’il n’y avait plus beaucoup de place.
Juste
un dernier mot en forme de supplique : la rumeur est venue que vous teniez
rigueur à Jacques Pilhan de s’être promu à mon service avec tant d’empressement.
C’est injuste car ce n’est pas une trahison de sa part. Je me suis seulement contenté
de doubler ses émoluments. Vous ne pouvez donc pas lui en vouloir. Il travaille
pour moi plus cher que pour vous. L’ordre naturel des choses est donc préservé.
La morale est sauve. Il m’aime moins que vous, il me coûte plus cher. Il est
donc resté fidèle à sa manière. J’espère simplement qu’il me sera aussi utile
car, s’il fallait le changer lui aussi, je serais bien dans l’embarras. Il ne
me resterait que Séguéla : il a déjà tellement servi !
Voilà,
mon cher François, ce que je voulais vous dire en quelques mots. J’ai pu
soulager mon cœur, vous parler sans précaution, comme un président peut le
faire à un autre président.
Vôtre,
Jacques
Chirac
Post-scriptum :
N’en voulez surtout à Bernadette qui a absolument tenu à ce que l’on change la
décoration des appartements privés de l’Elysée. Ce n’était pas qu’elle n’aimait
pas votre goût, mais elle n’arrive pas à abandonner nos appartements privés de l’Hôtel
de Ville. Ne le répétez pas, ce n’est pas le moment avec toutes ses histoires
de HLM, mais ils font 1.800 mètres carrés, c'est-à-dire dix fois l’appartement
de Juppé qui n’est déjà pas si mal ! Alors, pour elle, se retrouver à
l’Elysée c’est dur. Pour votre bureau, c’est moi qui en assume la paternité. Je
ne pouvais supporter cette couleur bleu salle de bains, et puis, reprendre le
bureau du général de Gaulle, cela s’imposait. Vous savez, François, les
symboles, cela compte pour moi aussi.
13 décembre 2005
Lettres de mon chateau : 4 - A l'attention de Jean Tibéri
Pour une présentation générale des lettres de mon chateau, écrites par Mazarin, aka Sarkozy
Monsieur le maire et cher
Jean,
J'ai tardé à t'écrire pour
te féliciter de ton élection à la mairie de Paris. J'espère que tu comprendras
que je n'ai guère eu de loisirs ces derniers temps. J'ai été triste que tu
perdes six arrondissements que j'avais constamment su nous garder. Je me demande
même comment vous avez fait pour conserver le XVIe et le VIIe
! Mais c'est ainsi, il vous faudra tous désormais apprendre à vous débrouiller
sans moi. Car je ne veux plus rien avoir affaire avec la mairie de Paris. J'en
ai suffisamment soupé depuis dix-huit ans. Inutile donc de me parler du moindre
dossier. Ce n'est plus mon affaire. D'ailleurs, tu sais mieux que personne que
je vous ai laissé, à Romani, à Juppé et à toi tes pleins pouvoirs depuis des
années. Je n'ai donc aucune responsabilité dans vos décisions. Il est temps
maintenant que vous les assumiez. Concernant le bureau et l'appartement,
j'envisage de les conserver encore quelques mois. Je suis certain que tu n'y
verras pas d'inconvénient D'ailleurs, quand je te l'aurai rendu, je ne saurais
trop te conseiller de transformer mon bureau en salle de réunion. Je ne te vois
pas du tout dans cette pièce immense où tu donneras le sentiment de disparaître.
Ce serait de bien mauvais augure pour tes débuts. Tranquillise-toi, je ne t'en
veux nullement des ennuis que tu m'as procurés avec Toubon. Il est déchaîné. Il
est persuadé qu'il aurait fait un bien meilleur maire que toi. Je crois surtout
que c'est cette maniérée de Lise qui le remonte ! Elle s'imagine tellement à la
place de Xavière. Remarque qu'avec le sens inné de la désorganisation
brouillonne qui le caractérise, il y aurait bien peu de chances qu'avec lui la
détestable circulation parisienne s'améliore. Tu comprendras qu'avec toutes ces
histoires récentes, la mairie de Paris n'est pas un très bon souvenir pour moi.
Je n'emmènerai donc personne de mon ancien staff parisien. J'ai refilé
mon directeur de cabinet, Rémi Chardon, à Juppé pour qu'il s'occupe des
DOM-TOM. D'ailleurs, Claude ne pouvait pas le sentir ; comme toujours, elle avait bien raison. Quant à mon ancien chef de cabinet,
Jean-Eudes Rabut, je te conseille de l'éloigner. Il a suivi depuis des années
les questions du logement. Il est temps qu'il fasse autre chose. Finalement, la
seule personne qui vaille vraiment la peine que je l'emmène
à l'Elysée, c'est mon fidèle huissier José. J'aime parler avec lui. Parfois même,
nous disparaissions tous les deux pour aller déguster une bonne bière sur les
Quais. Lui au moins ne m'a jamais rien demandé. Il est désintéressé. C'est bien
le seul ! De surcroît, il sait écouter. J'ai une entière confiance en lui.
J'aime son jugement sur les choses et les gens. D'ailleurs, il fut le premier à
me conseiller de prendre mes distances avec vous tous. « Ça sent mauvais », ne
cessait-il de me répéter. Il avait raison. Et puis j'ajoute que c'est bien le
seul de nous tous à n'avoir jamais voulu être logé par la Ville. Et puis je
dois bien te dire que l'idée de ne plus avoir à supporter les colères hystériques
de Dominati est un profond soulagement. Heureusement, il n'a que deux fils,
sinon il n'y avait pas assez d'arrondissements pour caser sa famille. Je te
conseille d'être avec lui aussi ferme que je l'ai été moi-même : les fils oui,
les cousins pas question. Vois-tu, Jean, il y a un moment où il faut savoir
taper du poing sur la table. Appuie-toi sur ce brave Romani. Il ne connaît ni
Paris, ni les Parisiens, mais il sait admirablement flatter les petits travers
de la nature humaine. Conserve-lui son bureau de questeur, son canapé, et ses
frais de représentation. Avec cela, tu te l'attaches. Méfie-toi enfin de Cabana
; il aurait tôt fait de te fâcher avec tout Paris. Ses idées en matière
d'urbanisme sont folles. Il n'est pas très grand, c'est sans doute pour ça
qu'il trouve que les immeubles ne sont jamais assez hauts.
Je m'aperçois
que je suis en train de revenir à mes anciennes amours. Il est temps d'y mettre
un terme. Je te l'ai dit, la mairie, c'est fini. Courage Jean ! Sois sans
faiblesse, Paris est à toi. Essaye. donc de ne pas dilapider ce que j'ai eu
tant de mal à te laisser. Bien amicalement à toi,
Jacques Chirac