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blog bd sur la présidentielle 2007 et regard humoristique sur la campagne

20 décembre 2005

Lettres de mon chateau : 18 - De Jean-Claude Trichet à Alain Madelin

Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances,

J'espère que vous ne tiendrez pas rigueur au bien modeste gouverneur de la Banque de France que je suis d'oser prendre la plume comme j'aime le faire parfois pour vous livrer une partie des mes convictions intimes et personnelles. Il m'en coûte de le faire, car il me faut violenter mon caractère réservé et ma nature  timide. Remarquez qu'il m'est arrivé de le faire pour certaines grandes occasions. J'ai ainsi eu l'insigne honneur de correspondre avec notre Président de la République avant même qu'il ne soit élu. Peut-être vous souvenez-vous que c'est moi qui ai pris l'initiative de cet échange. J'avais été tellement scandalisé par le mauvais procès qui lui avait été fait sur ses convictions en matière monétaire. J'ai voulu lui apporter la caution de mon autorité en la matière. J'aurais pu le lui faire savoir par téléphone, je ne l'ai pas voulu. Il fallait un écrit parce que, ainsi, il y avait une trace  irréfutable de mon engagement à ses côtés. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, que cet acte de bravoure m'a valu bien des désagréments. D'abord, je n'avais pas prévu que le président devrait céder à l'insistance grossière des journalistes en mal de scoop. Ils ont donc obligé le futur président Chirac à faire état publiquement de ma lettre. Un comble ! C'est que Jacques Chirac en a été personnellement extrêmement blessé. Quant à moi, j'ai dû essuyer l'ire d'Edouard Balladur et de ses collaborateurs. Si vous saviez ce que j'ai pris. Ils n'avaient pas de mots assez durs. J'étais soi-disant un lâche. Moi, un lâche ?  On aura vraiment tout entendu. Peu importe d'ailleurs, je n'ai fait que payer le prix de mon devoir et même s'il fut élevé, je me devais de l'assumer.
Voyez-vous, je m'autorise ces quelques confidences, qui pourraient passer pour de l'épanchement, parce que nos premières semaines de travail en commun ont laissé entrevoir l'étendue de notre complicité. Si vous saviez ce que cela a pu me faire plaisir. J'espère que vous ne me tiendrez pas rigueur si je vous dis que quelques-uns autour de moi avaient des craintes. Moi-même, je n'en ai jamais eu. Je sais depuis longtemps qu'il ne faut tenir aucun compte de ce qui est écrit dans les journaux. Et, que voulez-vous, je ne peux exiger de tout le monde qu'ils aient mon expérience et d'une certaine manière ma capacité de recul... Savez-vous qu'il s'est trouvé quelques observateurs ou prétendus tels pour affirmer que vos convictions vous rangeaient dans le camp des libéraux les plus extrémistes ? J'admets bien volontiers que ces propos avaient quelque chose de diffamatoire et, en tout cas, de parfaitement déplacé. Mais ce n'est pas tout. Car les plus enragés contre votre personne allaient jusqu'à inventer la fable de bien mauvais goût selon laquelle vous seriez partisan de la dévaluation. J'ai même entendu affirmer, il est vrai dans un cercle éloigné du pouvoir, que, si vous deveniez ministre des Finances, vous souhaiteriez couper dans les dépenses de l'Etat et de la Sécurité Sociale afin de pouvoir diminuer le poids des prélèvements obligatoires. Vous le voyez, tout cela n'était qu'un tissu de calomnies et j'ai même des scrupules à me faire l'écho de ces ragots de ruisseau. Cependant, la rumeur courant et persistant, je ne saurais trop me féliciter de vous avoir vu prendre les devants avec un telle détermination. La meilleure façon de réagir et de couper court aux rumeurs, c'était d'agir. De ce point de vue, cous avez pris les bonnes décisions en ayant l'intelligence d'augmenter la TVA, l'impôt sur la fortune et même l'impôt sur les bénéfices des entreprises. Au moins, ainsi, vous voilà "flanc-gardé", on en pourra plus vous accuser sottement de vouloir brader les dépenses de l'Etat en baissant inconsidérément les impôts des français. Il faut savoir mettre de temps à autre les points sur les "i". Je ne saurais trop vous encourager à récidiver avec la CSG qu'il serait de très bon ton d'augmenter à l'automne.
Si vous me le permettez, je me risquerai même à vous dire que, dans votre ardeur à convaincre, dans votre foi à défendre l'orthodoxie budgétaire la plus intransigeante, il me semble que vous prenez parfois les choses avec une trop grande rigueur. Voyez-vous la définition d'une bonne politique économique nécessite des adaptations au jour le jour. Il y faut une bonne dose de pragmatisme. Je vois bien ce que mes propos peuvent avoir de décevant pour un homme de convictions comme vous. Je sens bien que je joue à contre-emploi en vous demandant de ne pas trop en faire s'agissant de la réduction des déficits ou de la valeur de notre monnaie. Mais je suis si attaché à la réussite du gouvernement que je préfère me permettre de vous mettre en garde contre une trop grande sévérité de votre part.
Si vous me permettez un dernier compliment, je puis vous dire que, à Bercy, tout le monde est très content de vous. J'étais hier au dîner mensuel de l'Association des inspecteurs généraux des fi­nances, tous étaient unanimes à louer votre si grande fermeté. Figurez-vous même que les plus enthousiastes sont prêts à vous nommer membre d'honneur. Je vous engage vivement à accepter. Je tiens ce cercle pour l'un des plus fermés, donc des mieux fréquentés de France. Vous êtes le premier des ministres de Bercy à qui une proposition aussi flatteuse est présentée. Elle n'est finalement que le reflet de la liesse véritable et sincère qu'éprouvent les fonctionnaires de Bercy à être si bien représen­tés et surtout si bien entendus. Rarement, ils ont pu compter sur un ministre qui tient autant compte de leurs préoccupations et de leurs propositions. Même la section socialiste du ministère est heureuse de vous voir ainsi accuser les patrons jour après jour.
Face à ce concert de louanges, que pèse la récrimination de quelques dizaines de parlementaires grincheux de la majorité. Ils vous accusent d'avoir adopté la pensée unique, Ils aimeraient bien pouvoir le faire, eux qui n'ont aucune pensée ! Oui, vraiment, ne vous en faites pas, Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, nous avons raison. J'ai eu raison avant tout le monde. Et vous n'avez pas eu tort de rejoindre mes positions si anciennes. D'ailleurs, si vous le voulez bien, je continuerai à vous préparer et à vous rédiger tous vos discours. Je pourrai même m'occuper de vos communiqués ainsi que des interventions de vos deux secrétaires d'Etat. Ainsi, nous serions certains qu'il n'y aurait aucune dérive idéologique possible. La politique économique, budgétaire et monétaire de la France serait en d'excellentes mains : les nôtres. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, en l'assurance de mes sentiments extrêmement dévoués et très reconnaissants pour votre action décisive au service de la pensée unique.
Vôtre,
Jean-Claude Trichet
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Monsieur le Gouverneur et cher Jean-Claude,
Pourquoi vous dissimulerais-je que votre lettre m'a procuré un réel plaisir. Enfin, voici que mes talents et ma personne se trouvent enfin reconnus. Je vous l'avouerai bien volontiers.  J'avais été mortifié par les critiques si injustes et déplacées de la toute petite troupe des balladuriens qui prétendaient alors que ma seule présence aux Finances aurait pu mettre le Franc en danger. Quel déshonneur, quelle attitude méprisable, alors  que cela faisait au moins six mois que je n'avais plus parlé de la nécessité de la dévaluation. Un véritable procès stalinien. Penser une seconde que j'aurais pu souhaiter un décrochage monétaire était une injure. Certes, je reconnais bien volontiers avoir eu cette tentation, mais c'était il y a au moins un an. Et je n'ai défendu cette stratégie que durant une toute petite dizaine d'années. C'était vous dire l'extraordinaire mauvaise foi de ceux qui entendaient se servir de cet argument contre moi. Décidemment, je ne me ferai jamais complètement à la politique et à ses mœurs de voyous. Regardez où en est le franc depuis que je suis à Bercy : 12 centimes de mieux depuis que Balladur a été battu. Ah, je la surveille notre monnaie, on peut même dire que je la couve. Je me suis fait installer dans mon bureau un ordinateur qui me donne seconde par seconde le cours de notre monnaie. Si vous saviez comme je m'en inquiète.
Je voulais vous remercier pour les graphiques qui étaient joints à votre lettre. Je les ai placardés dans ma chambre afin de mieux être en mesure de les apprendre par cœur. Croyez bien que je suis décidé à savoir mes leçons comme jamais. Car j'en ai des choses à me faire pardonner auprès de vous.
Comment ai-je pu critiquer un homme de votre dimension. Je n'en reviens pas d'une telle erreur de jugement de ma part. Peu importe le passé. Finalement, j'ai bien l'intention de rattraper le temps perdu. L'importance des déficits laissés par le gouvernement Balladur m'impressionne. Comment ont-ils pu dépenser autant et surtout si mal ? On me dit que j'étais membre de ce gouvernement. Je ne le-conteste: pas, mais on m'avait attribué un poste de si petite importance et je comptais si peu que ma part de responsabilité était à l'aune de mes responsabilités d'alors, c'est-à-dire proche du néant. Et puis Balladur ne m'a jamais fait confiance. Il craignait mes idées en matière économique et monétaire. Le naïf, il pensait sans doute que je conserverais les mêmes une fois en charge de véritables responsabilités. C'était bien mal me connaître. Croyez-moi bien, Monsieur le Gouverneur, que j'ai fort à faire et que votre soutien m'est précieux. Il m'arrive de me sentir bien seul face à tous ces ministres qui n'ont qu'une seule idée en tête : dépenser toujours davantage. Le pire, c'est Charles Millon. Il veut toujours plus d'argent pour ce qu'il croit être ses militaires. Si seulement il savait ce qu'ils disent de lui, cela le calmerait. Et puis il y a toutes ces femmes, si seulement vous connaissiez mon calvaire avec elles. Mais quelle idée a bien pu avoir le président de nous imposer toutes ces tourterelles. Non seulement elles n'y connaissaient rien, mais en plus elles croient savoir. Si on laissait faire la Codaccioni, elle nous doublerait les dépenses de la Sécurité sociale avant même que nous ayons pu dire ouf ! Une véritable hérétique. Et encore, si je pouvais compter sur le Premier ministre. Ne lui répétez surtout pas. mais je crains que lui non plus ne soit pas mobilisé autant que nous par le franc fort. Figurez-vous qu'il s'est mis en tête de tenir les promesses du candidat Chirac.Même si nous devions les tenir, dix budgets n'y suffiraient pas. C'est une folie. Je suis attaché à la défense du Trésor de la France où il ne reste d'ailleurs plus grand chose et je dois subir des attaques de toutes parts. Voyez-vous, il m'arrive de regretter le temps où je n'étais que ministre des commerçants. Il me suffisait de promettre des baisses d'impôts et de charges et cela les calmait.
Maintenant, il faut leur faire passer la pilule des augmentations. Je vous prie de croire que cela n'est pas une partie de plaisir.
Finalement, ce qui compte le plus dans la vie politique, c'est de savoir s'entourer. J'ai perdu trop de temps, d'abord avec François Léotard et Gérard Longuet, cela ne m'a valu que des ennuis et, de surcroît, le débat d'idées ne les a jamais intéressés. D'ailleurs, ils n'en ont jamais eu la moindre. Puis je me suis étourdi avec des prétendus intellectuels comme Pascal Salin, ou pire Guy Sorman. Je vous jure que cette époque est définitivement révolue. Aujourd'hui, je veux être digne de mes ancêtres dans la fonction. Antoine Pinay sera désormais ma référence. Je m'en servirai d'inspirateur et de guide. Quant à vous, Monsieur le Gouverneur et cher Jean-Claude, je souhaite que votre vigilance s'exerce sur moi sans aucune indulgence.  Hélas ! je sais que je suis capable d'une mauvaise rechute. Je compte sur vous pour m'éviter ce piètre spectacle en me gardant sur la seule bonne route, celle de l'orthodoxie.
Votre serviteur et votre fidèle élève,
Alain Madelin

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Lettres de mon chateau : 20 - A l'attention de Bill Clinton

Monsieur le Président des Etats-Unis d'Amérique, cher Bill,

Si vous saviez le plaisir réel que j'éprouve à correspondre ou à m'entretenir avec vous par téléphone, je ne sais pas pourquoi mais, j'ai immédiatement senti que le courant passait entre nous, que nous étions faits pour nous entendre, bref que nous serions en permanence sur la même longueur d'onde. Les aviateurs diraient certainement que nous nous recevons cinq sur cinq.
Savez-vous que je me suis amusé à compter le nombre de nos appels téléphoniques et de nos correspondances depuis trois mois. J'ai la joie de vous dire qu'il est fortement à mon avantage. Je vous ai écrit vingt et une fois et téléphoné dix-huit. A l'inverse, vous ne m'avez téléphoné qu'une fois et adressé une autre fois un carton d'invitation. Je voudrais vous engager, mon cher Bill, à ne pas vous gêner avec moi. Je vois bien qu'au moment de prendre votre combiné téléphonique vous devez vous dire  : « Non, ce n'est pas raisonnable, je ne vais pas déranger mon ami Jacques. » Ce scrupule vous honore, mais vous devez me considérer comme un ami et ne pas hésiter à me téléphoner aussi souvent que je le fais moi-même. D'ailleurs, pour que les choses soient plus simples, je vous communique le numéro de mon
portable de façon à ce que vous puissiez m'appeler à tout moment. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi votre secrétaire a pris l'initiative, strictement personnelle j'en suis cer­tain, de ne pas me donner le vôtre. II me serait pourtant indispensable car j'ai très souvent une idée qui me traverse l'esprit sur tel ou tel sujet et j'aimerais vous la faire connaître. Tenez, l'autre jour, j'ai vu mon ami Decaux qui a mis en place un système extraordinaire de lutte contre la pollution canine. J'aurais eu votre portable, je me serais immédiaternent précipité pour vous en recommander l'utilisation pour les pourtours de la Maison-Blanche. J'avais en effet été étonné de constater, lors de mon dernier voyage aux Etats-Unis, que l'état de saleté des trottoirs n'allait pas en s'améliorant, bien au contraire. Je considère que c'est indigne de la capitale d'un grand pays comme les Etats-Unis.Il eût été vraiment utile que je puisse vous faire cette proposition sans délai, tant me semblait urgent le message que je souhaitais vous faire. Je vous remercie de donner les consignes à les plus fermes à votre collaboratrice.
Il est d'ailleurs évident qu'entre grands de ce monde nous devons pouvoir nous parler sans délai. Après tout, cela concerne un nombre si limité de personnes, peut-être inférieur aux doigts d'une main. Que dis-je! Sans doute moins. Le Japonais, il est inutile d'avoir son téléphone, il change tout le temps. Le Chinois, ce n'est pas mieux : il ne change jamais, mais on n'y comprendrait rien! Personne ne sait qui dirige vraiment. Le Russe, Eltsine, aurait pu être un grand de ce monde, mais il faudrait l'appeler à l'heure où il est à jeun. Cela devient de plus en plus difficile, surtout avec les décalages horaires. Et puis il y a les Européens mais, à part Helmut, il n'y a personne. Vous le voyez, mon cher Bill, nous sommes à peine trois. Et encore, quand je dis trois, c'est bien par amitié pour Helmut qui, comme vous le savez, est prisonnier de la Constitution allemande qui lui fait interdiction d'envoyer ses soldats hors des frontières de son pays. Il ne reste donc que nous. Bill et Jacques. Jacques et Bill.
Alors tutoyons-nous. Je vais te faire une confidence: par souci de montrer au peuple américain ma parfaite connaissance de sa langue et de sa culture, j'avais envisagé de me faire appeler « Jack ». Mais hélas, ça ne m'est aucunement possible du fait de la présence d'un personnage très étrange de la vie politique française, un dénommé « Jack Lang ». Je crains que l'on ne m'accuse de vouloir l'imiter, ce qui serait un comble alors qu'il n'a pas ton numéro de téléphone et que tu ignores même jusqu'à son existence. Mais cessons de parler de ces ques­tions de personnes pour nous intéresser aux grands sujets de notre monde. S'agissant de la Bosnie, je te remercie de ton silence. Je l'ai interprété comme la marque de ton souci constant de coller à mes propositions afin de marquer un soutien qui n'est jamais démenti.
Tu m'as semblé récemment quelque peu fatigué. C'est normal avec le poids de ta charge, et tout le monde ne peut pas avoir ma santé. Sais-tu que je n'ai pas eu le moindre rhume depuis sept ans ? Tu te rends compte un peu ? Bernadette n'en revient pas. Je ne suis pas resté cloué au lit par la maladie depuis 1974. Mais je m'égare car c'est de toi. que je voulais parler. Oui, tu m'as semblé quelque peu fatigué. Tu devrais donc t'abstenir de trop voyager pour rester quelque peu aux Etats-Unis. Je suis certain que tes compatriotes apprécieraient sûrement ta présence. Pour les affaires du monde et pour le temps de ton repos, je pourrais m'occuper de tout. Et crois-moi, je veillerais à ce que l'on ne te dérange pas. Je déciderais chaque fois qu'il le faudra. Je te rendrais compte, bien après, afin de t'économiser au maximum le stress. J'ai en effet remarqué que tu avais du mal à le supporter. Moi, c'est curieux, je n'arrive pas à me faire du souci. J'ai toujours été comme ça : je fonce, je réfléchis après et ne m'inquiète jamais. Remarque, c'est un don du ciel, je n'y ai aucun mérite. Ce doit être une question de nature. Je vois bien que tu m'envies. Tu ne devrais pas car tu as sans doute bien d'autres qualités.
Tiens, par exemple, on ne peut plus accepter de se faire marcher sur les pieds par les Serbes. Il y a des limites à tout. Et là, ça fait bien longtemps qu'elles ont été franchies. Personne ne veut rien faire. A l'ONU, tout le monde se cache. Ce Boutros Boutros-Ghali est un mou. On ne peut absolument rien en tirer. Quant aux militaires, crois bien que je leur ai dit ma façon de penser. On peut compter sur eux, surtout lorsqu'on n'a besoin de rien. Ils adorent parler de la guerre. Pour la faire,; c'est une autre histoire. Pour la simulation, ce sont les champions du monde. Ils sont absolu­ment Imbattables. Sur le terrain, il n'y a plus personne. Si ça continue, je vais être obligé d'y aller moi-même. D'ailleurs, je finis par me demander si ça n'est pas la meilleure idée. Qu'en penses-tu ? Ça arrangerait tout le monde, en tout cas, ceux qui n'osent prendre la moindre responsabilité. Je pourrais, avec ton aide, me faire nommer chef suprême des armées qui sont sur place, là-bas. Pour toi, ce serait une garantie de tranquilité et de sérieux. Je prendrais soin des soldats américains comme s'il s'agissait des miens. Tu peux me faire confiance ! Je suis même prêt, pour témoigner de mon total engagement franco-américain, à venir aux Etats-Unis pour rendre compte de ma mission. Je pourrais saisir, par exemple, l'occasion de ton « message à la nation ». Pour une fois, je pourrais le faire à ta place, ce qui sera pour le peuple américain une garantie de transparence à laquelle je suis certain qu'il sera particulièrement sensible. De surcroît, si tu l'estimais nécessaire, je pourrais, dans le double souci de l'efficacité et de la simplicité, m'installer le temps que durera mon travail en tes lieu et place dans un bureau de la Maison-Blanche. Rassure-toi, je connais trop les phéno­mènes de rejet pour tout ce qui semble venir de l'extérieur pour prendre le risque d'emmener mes propres collaborateurs. Je suis certain que ce serait mal vu des Américains. S'agissant de moi, c'est une autre affaire. Ils savent bien que je suis si proche d'eux qu'ils m'ont adopté avant même que |e ne vienne. Sais-tu, j'ai été touché aux larmes : depuis trois mois, j'ai reçu pas moins de onze lettres de félicitations des Etats-Unis. Certes, parmi celles-ci, deux viennent de Line Renaud. Mais tout de même, ça témoigne d'un courant réel de sympathie ! Si toutefois tu préfères, que le temps de ton absence, j'occupe ton bureau, J'y suis également tout disposé ! Peut-être d'ailleurs as-tu raison. Je me demande bien pourquoi je n'y avais pas songé tout seul. Mais effectivement, le bureau ovale m'irait comme un gant. Et puis au moins, avec moi, tu es sûr qu'il ne sera pas mal occupé. Comme nous avons les mêmes goûts (j'ai pu le constater à d'innombrables reprises, ces trois derniers mois), tu n'as pas à t'inquiéter des changements que je vais y opérer car je sais qu'ils te plairont. C'est vraiment commode de pouvoir être chez toi comme chez moi.
D'ailleurs, si tu n'y vois pas d'inconvénient, je profiterai de mon passage à la Maison-Blanche pour mettre de l'ordre dans tes déficits. Tu sais que je vais finir par me faire du souci pour l'économie américaine. Votre endettement est un puissant facteur de préoccupation pour nous. C'est que vois-tu, mon cher Bill, on ne peut durablement dépenser plus que l'on gagne. Il convient de savoir être prudent et vraiment raisonnable et responsable. Moi-même, en France, j'ai eu bien du mal à redresser la situation financière calamiteuse que m'avait laissée Edouard Balladur. Suis-je bête ! II est évident que tu ignores qu'il fut, il y a bien longtemps, un très éphémère Premier ministre de la France. Ne t'en veux surtout pas de l'ignorer. En France même, l'immense majorité de mes concitoyens l'a complètement oublié. A ton retour aux affaires, je ne saurais trop te conseiller d'augmenter, comme je l'ai fait mol-même, très fortement tes impôts. Je te donne un avis de spécialiste : mieux vaut les augmenter loin des élections que trop près. Ah! j'allais oublier. Tu as peut-être vu que je suis dans l'embarras avec cette histoire anecdotlque de la reprise des essais nucléaires. Il n'empêche que cela m'ennuie un peu, tout ce charivari. Tu m'aiderais quelque peu si tu engageais les Etats-Unis sur la même voie. Sauf avis contraire de ta part, je profiterais une nouvelle fois de mon bref passage à la Maison-Blanche pour en ordonner la reprise. Suis-je scrupuleux de t'en parler ! J'aurais certainement pu le faire sans même que tu en entendes parler. Finalement, tu as sans doute raison, il m'arrive de me faire plus de souci que nécessaire.
Enfin, je voudrais te faire part d'un projet , qui me tient à cœur et pour lequel je sollicite ton avis. Je veux parler de l'Europe. Les choses ne peuvent plus durer ainsi. C'est la pagaille généralisée. C'est que chacun a un avis et, de préférence, il est tranché. De surcroît, il porte sur toutes les matières. Il n'y a plus moyen de se faire entendre. Il faut renoncer à tout espoir de coordination. Une véritable pétaudière qui, si je n'y prends garde, va finir par compromettre mon action. II convient donc que quelqu'un remette de l'ordre et sache s'imposer par son aura naturelle et sa force de conviction personnelle. L'oiseau rare n'est guère aisé à dénicher. J'y ai longuement réfléchi, je te prie de le croire, tu pourrais bien être cet homme qui ait de l'expérience, une colonne vertébrale, de l'intelligence, du sens de la décision, un contact humanisé et une grande disponibilité. J'ai testé toutes les formules possibles et imaginables. Eh bien, à la réflexion, il semble à tout le monde qu'une seule solution soit souhaitable : c'est la mienne. Crois-moi, cela ne m'amuse pas, j'ai déjà tant de choses à faire ! Sans compter ce que, délibérément, tu as décidé de me mettre sur le dos, en me demandant de m'occuper de trouver un moment pendant ton repos. J'espère donc que tu sauras me dire la vérité pour cette histoire d'Europe en me parlant sincèrement. Je ne doute pas cependant que, une fois encore, nous soyons d'un avis identique.
Dans le fond, je crois savoir ce qui nous a tellement rapprochés l'un de l'autre. Vois-tu, c'est que la simplicité n'est pas donnée à tout le monde et, mon Dieu, je crois pouvoir dire que toi aussi tu seras capable, avec les années et , surtout l'expérience, de rester simple.

Your friend Jacques

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Lettres de mon chateau : 10 - Signé Jacques Chirac

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Note à Jacques Pilhan et Claude Chirac

J'ai parfaitement conscience que la rentrée sera particulièrement difficile. Après s'être acharnée sur mon Premier ministre, l'avoir déstabilisé, et être en voie de l'achever, la presse va bien finir par s'intéresser à moi. L'état de grâce présidentiel ne survivra pas à l'été. J'en suis absolument convaincu. Croyez-en mon expérience, les cataclysmes arriveront de tous les côtés. Il est même possible que les balladuriens retrouvent quelques couleurs. C'est dire que tout est possible. Il nous faut donc nous préparer à cette période de gros temps et prendre les mesures d'organisation indispensables afin d'être le moins possible pris au dépourvu. Je vous demande donc de veiller avec attention à ce que mes consignes soient appliquées à la lettre. Si vous rencontrez des difficultés, n'hésitez pas à m'en informer. Dans la seconde, je saurai être impitoyable, si nécessaire.

Premier point : les affaires de la mairie de Paris produisent un effet absolument déplorable dans l'opinion. Il convient qu'en aucun cas mon nom ne s'y trouve mêlé. Ce n'est d'ailleurs que justice, puisque voilà des années que je ne m'en occupe absolument plus. J'ai eu le tort à l'époque de laisser Tiberi, Romani et Dominati, les trois Corses, régenter le tout. Beau résultat ! Je suis en droit d'attendre qu'ils s'assurent que l'on ne m'ennuie pas avec toutes ces affaires médiocres. J'ai cependant les plus grandes craintes, quant à leur capacité à gérer leur communication. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir comment les dossiers sensibles se retrouvent dans la presse. Il se peut qu'ils vous demandent de l'aide et des conseils. Je vous interdis de le faire ; cela ne servirait à rien, si ce n'est à nous y embarquer. Il conviendra de faire comme Villepin a commencé à le dire : encourager la presse à faire son travail d'investigation. Oui, parfaitement, les encourager. Tant qu'ils s'occuperont de la mairie de Paris, ils ne s'occuperont pas de moi. Veillez dans le même temps à gommer de ma notice biographique dans le « Who's Who » la mention qui a été faite de ma présence à la tête de la municipalité parisienne. Après tout, cela n'a duré que quelques années et c'était déjà il y a trois mois. Il y a de bonnes chances pour que tout le monde ait déjà oublié. N'oubliez jamais qu'en matière de communication politique, plus c'est gros, mieux ça passe. Inutile de se compliquer la vie avec des règles trop élaborées. Mieux vaut s'en tenir à de bonnes vieilles habitudes qui ont déjà fait leurs preuves. Je vous signale, Jacques, que c'est ainsi que j'ai été constamment réélu, dans ma circonscription du plateau des Millevaches depuis 1967. Ce n'est pas rien, tout de même ! Et puis, mettez-vous dans la tête que ce n'est plus François Mitterrand le président de la République. Il était vieux, je suis encore jeune ; il était pervers, je suis simple ; il était torturé, je suis zen !

Deuxième point : dans vos contacts avec les journalistes, vous devez systématiquement privilégier les plus jeunes, les moins expérimentés, et les moins titrés. Ils seront flattés que vous les traitiez ainsi ; vous les formerez à votre main et vous bénéficierez d'un réseau qui nous sera acquis, et dont l'utilité sera grande lorsque les ennuis arriveront. Ne perdez surtout pas votre temps avec les éditorialistes. Il n'y a rien à en tirer, si ce n'est des ennuis. Ce sont des prétentieux qui croient tout savoir, qui sont coupés de notre peuple et qui, de ce fait, ne m'ont jamais aimé. Serge July, Alain Duhamel, Catherine Nay, ou pire encore Jérôme Jaffré se sont toujours trompés sur tout. Ce sont des nuisibles. Ne leur donnez aucune information. Au besoin, n'hésitez pas à les humilier. Tout le monde s'en réjouira, surtout leurs confrères. Faites deux exceptions à ce salutaire principe avec, au « Figaro », Paul Guilbert et Franz-Olivier Giesbert. Eux au moins connaissent le peuple et me connaissent. Il convient donc de leur faire confiance. Ils ne trahiront pas. Je m'en porte garant.

Troisième point : je vous demande de voir tous les jours mon brave huissier José. Il faut l'écouter ; il vaut beaucoup mieux que tous les panels de BVA. A ma demande, il va chaque jour dans un bistrot différent ; le temps qu'il ait cuvé sa boisson du jour, croyez-moi, c'est sa pêche qui est la bonne. Grâce à lui, j'en sais davantage sur les réactions du pays profond que tous les rapports que m'adresse ce benêt de Jean-Louis Debré. Vous veillerez à ce que José soit rémunéré de ses bons et loyaux services sur l'enveloppe des fonds secrets que je vous ai attribués.

Quatrièmement : vous couperez définitivement - je dis bien définitivement- toute relation et tout rapport avec le journal «Le Monde», qui est totalement inféodé à Alain Minc, lequel est complètement sous l'emprise de la pensée unique. Je fais par ailleurs mon affaire de casser leur tour de table. Jean-Marie Colombani est bien plus malfaisant qu'un socialiste, il était balladurien. Il faut donc s'en méfier comme de la peste. J'attends de voir l'évolution de « Libération » pour fixer les mêmes règles à son endroit. Quant à la télévision, appuyez-vous au maximum sur La Cinquième et son président Jean-Marie Cavada. Après tout, ce ne sera que justice puisqu'il s'agit de la chaîne du savoir. Il est donc naturel qu'elle sache. Cavada est un véritable professionnel. Rappelez-vous qu'il fut le seul durant la campagne présidentielle à avoir eu le courage de m'interroger sur mon goût pour les pommes. Ce n'est pas Elkabbach qui aurait osé le faire ! Il n'y a rien à en tirer de celui-là. Pensez qu'il a fait un livre avec Balladur, c'est dire la confiance que l'on peut lui faire !

Cinquièmement : je veux qu'en toute circonstance l'on mette en avant ma simplicité et ma proximité avec le peuple. Inutile d'essayer de me faire jouer l'intellectuel. J'ai écrit deux livres durant la campagne. Après tout, c'est bien suffisant. Pas ques­tion que je m'y remette. D'ailleurs, depuis que nous sommes ici; Christine Albanel n'a plus aucune idée. On dirait le «ravi » des crèches de mon enfance. Je n'ai donc plus personne pour écrire et je m'en trouve parfaitement bien. Pas question non plus de me faire jouer le chien savant dans tous les colloques où l'on m'invite ; ça m'ennuie à mourir, ça ne sert à rien. Je veux en revanche multiplier les déplacements en province. J'aime les bains de foule, j'adore serrer les mains, signer des autographes, embrasser des enfants, célébrer la France éternelle. Je ne me sens jamais autant moi-même que sur le terrain. Je veux que l'on m'organise un tour de France tous les deux mois et, quand nous approcherons des législatives de 1998, nous passerons à un par mois. Je ne m'en remets pas, voyez-vous, d'avoir dû arrêter la campagne. C'est si bon, la campagne ! Ah, s'il n'y avait que les campagnes, comme la vie politique serait belle et douce ! Hélas, trois fois hélas, il y a l'élection. Et, pire que cela, les lendemains d'élection. Mon véritable cauchemar : notez bien que je ne veux plus voir un seul préfet en uniforme à moins de 100 mètres de moi. Ils sont le symbole honni d'une élite dont le peuple et moi ne voulons plus entendre parler. Vous veillerez à ce que le Falcon 900 de la présidence se pose dans tous mes déplacements à 50 kilomètres de mon point d'arrivée, afin que je n'y apparaisse qu'en voiture. Je veux que l'on garde ma vieille Citroën ; au besoin, faites la vieillir par les ateliers de la présidence. Je ne verrai que des avantages à ce qu'une ou deux rayures soient faites à la carrosserie. J'ai d'ailleurs mon idée. Balladur a bien fait le coup de l'autostop. J'aimerais que mon pneu crève sur la route de mon prochain déplacement. Il faudra dire à José de préparer le cric, je changerai moi-même le pneu. Que Claude prévienne Carreyrou (il est prêt à tout), cela fera de très bonnes images pour le 20 heures. Sixièmement : je vous demande de veiller à ce que je ne sois entouré que par des jeunes, comme au 14 juillet. Mais des vrais jeunes. Pas comme Juppé, Séguin, ou tous les autres. Même François Baroin fait beaucoup trop vieux. Je veux des vrais jeunes donc, comme Patrick Bruel, Vincent Lindon, ou même Patrick Sabatier. Après tout, ce sont eux qui m'ont fait confiance, m'ont soutenu, m'ont aidé. Pour des raisons biologiques évidentes, ils ne m'ont pas connu dans le passé. Ils ne savent rien de moi. Ils m'ont découvert en 1995. Il faut que vous en sachiez profiter. C'est ma clientèle. Je vous demande d'y veiller scrupuleusement. Septièmement : il convient de rechercher en urgence un endroit où je pourrai passer mes vacances d'été. Convoquez « Paris-Match pour le reportage habituel. Le parfait contre-exemple était les photographies de la famille Balladur dans leur appartement si bourgeoisement aménagé. J'ai quelques idées. Bernadette et moi pourrions peut-être nous rendre dans la journée dans un gîte rural aveyronnais. Cela fera tellement plaisir à Jacques Godfrain. Nous pourrions également nous détendre dans une pension de famille à Mantes-la-Jolie chez notre compagnon du coin Pierre Bédier. Une fois l'affaire médiatiquement bouclée, nous filerions à l'étranger. Bien malin celui qui découvrira la supercherie. A moins que vous ne préfériez que nous laissions filtrer l'information, selon laquelle j'ai choisi de me reposer chez Line Renaud. Bien sûr, Rueil-Malmaison, ça ne fait pas très populaire, mais Line Renaud, ça fait culturel. Douste-Blazy pourra se joindre à nous pour la photographie. Je suis certain que les véritables artistes et écrivains français y seraient particulièrement sensibles. Il faudra également me trouver un concert où je pourrai me rendre. J'ai tellement dit que je détestais la musique qu'il va bien falloir que je donne des gages. Si vous saviez comme je suis heureux d'être débarrassé de la mairie de Paris ! J'avais en horreur le football. C'est un sport de femmelettes qui passent leur temps à se sauter au cou. Ce n'est pas comme le rugby, un véritable sport d'hommes virils et loyaux. Quand je pense que je devais aller voir le PSG au moins une ou deux fois chaque année ! Un supplice ! Aujourd'hui encore, j'ignore tout de ce sport qui m'est totalement hermétique. Même Philippe Séguin a renoncé, c'est dire !

Huitièmement - j'allais oublier le plus important : il faut commencer à faire dire, et si possible écrire que le gouvernement gouverne et que moi, je préside. Je ne suis donc pas engagé par tout ce qu'il fait, surtout ce qu'il fait mal. J'aimerais que l'on s'abstienne de me faire prendre en photo aux côtés de MM. Juppé, Millon, de Charette, Debré et Madelin. De même que les femmes : je souhaite éviter Mmes Hubert, de Veyrinas. Sudre, de Panafieu et Couderc. Il faudra même me trouver en urgence deux ou trois domaines où je puisse clairement montrer la distance qui existe entre ce gouvernement et moi. Je n'ai pas compris pourquoi ils ont eu cette idée curieuse d'augmenter les impôts. Comment ils ont bien pu s'y prendre pour s'embourber en Bosnie, et pour quelles raisons ils ont tous la maladie de s'entourer de technocrates. Tiens, à ce train-là, je vais finir par avoir de la considération pour Jean-Jacques de Peretti. Au moins, lui, il ne fait rien, ça lui évite de dire et de faire des conneries. Si les autres pouvaient en faire autant, on aurait une petite chance de s'en sortir ! Quant à toi, Claude, je te demande d'apprendre aux côtés de Jacques Pilhan. Écoute, applique-toi, imbibe-toi de sa science qui est grande et qui m'est totalement étrangère. Un jour, je l'espère, tu pourras assumer seule à mes côtés cette tâche que je t'ai confiée. Quant à vous, Jacques, veillez sur Claude, elle est ce que j'ai de plus cher au monde, elle est votre sauvegarde à mes côtés. N'oubliez jamais que chez nous les gaullistes, on chasse en bande comme des loups et l'on se déchire comme des chiens. Méfiez-vous, c'est bien pire qu'au Parti socialiste.

Jacques Chirac

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Lettres de mon chateau : 23 - A l'attention de Jean-Louis Debré

Pour en savoir plus sur les lettres de mon chateau de Sarkozy (alias Mazarin)

Monsieur le Ministre de l'Intérieur et mon cher Jean-Louis,

Pour mettre un terme aux différents dys­fonctionnements que j'ai pu constater depuis ta prise de fonctions place Beauvau, j'ai décidé que désormais tu dépendras directement de la présidence, Alain Juppé ayant définitivement renoncé à travailler avec toi. Tu connais son caractère, il ne faut pas que tu lui en veuilles. Il a l'habitude de travailler rapidement alors, forcément, c'est un peu compliqué pour lui de faire tandem avec toi. Tu sais en revanche la reconnaissance que je te porte pour la fidélité constante qui fut la tienne à mes côtés. Tu n'as donc aucun souci à te faire. Je prendrai le temps qu'il faut et tu finiras par devenir un très grand ministre de l'Intérieur. Il te sera difficile de faire oublier Pasqua. D'ailleurs, en deux mois, tu n'as peut-être rien fait mais, du coup, on ne peut te reprocher la moindre gaffe. Ce n'est déjà pas si mal ! Je ne suis pas certain que nous aurions pu en dire autant avec ton prédéces­seur. Tu n'as aucun complexe à nourrir. Sois toi-même (sans tout de même en rajouter) et souviens-toi que moi aussi j'ai été un piètre ministre de l'Intérieur. En revanche, je te demande de tenir le plus grand compte de mes instructions afin qu'elles soient appliquées sans délai. La première règle est que tu fasses le moins de déclarations possible. Tu n'as à communiquer sur rien. Garde-toi comme de la peste des journalistes qui auraient tôt fait de te fâcher avec la moitié de tes collègues du gouvernement Tu ne dois avoir d'idée politique sur absolument aucun sujet. J'ai dit aucun. Quant à te poser une question, si tu rencontres malencontreusement un journaliste, dis que tu n'as pas le temps et que tu rappelleras. Et, surtout, ne rappelle jamais. Pour les rapports avec la presse, le directeur de cabinet que nous t'avons nommé fera parfaitement bien l'affaire. Aucune déclaration ne t'est autorisée. Appuie-toi sur le porte-parole que je t'ai nommé. Il fera le travail à ta place, surtout pour les soirées électorales. J'espère que tu comprends que c'est parce que j'ai un impérieux besoin de toi que je souhaite que tu t'économises médiatiquement. Comme cela, tu auras une image parfaitement neuve dans huit ou dix ans, quand les événements importants se dérouleront.

Je pense d'ailleurs qu'il n'est nul besoin que tu te fatigues à déposer des projets de loi devant le Parlement. Je ne souhaite en aucun cas que tu te surmènes. C'est, là encore, parfaitement inutile. J'ajoute que c'est une maladie bien française que de trop légiférer. Laisse donc faire tes collègues du gouvernement qui ont des projets plein leurs tiroirs. Laisse-les prendre des risques inconsidérés. Toi, tu seras fin prêt à la fin de mon septennat pour entamer, en pleine forme, mon deuxième. Crois-moi, c'est stratégiquement beaucoup plus intelligent. Tu vas donc les épater par ton silence. Eh bien, c'est cela qui compte !

Ah, J'allais oublier, s'agissant des questions d'actualité du mercredi, j'ai constaté en regardant la télévision que les parlementaires de l'opposition et ceux de la majorité qui ne nous aiment pas (et tu sais qu'ils sont nombreux !) prenaient un malin plaisir à t'interroger chaque semaine. Ils se croient intelli­gents. Je dois dire qu'à chaque fois tu t'en es sorti le mieux possible. J'ai même pu constater que, parfois, il y avait plus d'applaudissements que de quolibets. Mais, mon cher Jean-Louis, tu ne vas pas continuer ainsi à les honorer en répondant toi-même. Je te rappelle que nous n'avons pas été élus pour leur faire plaisir. Je te suggère donc de t'abstenir de répondre aux questions d'actualité jusqu'aux prochaines législatives de 1998. Ça leur fera les pieds ! Ils seront bien punis de ne plus avoir la chance de t'entendre leur répondre. Crois-moi, ils comprendront vite la leçon. Quant à toi, tu te fatigueras moins. Tu pourras même te reposer chaque mercredi, ce qui te fera le plus grand bien. D'ailleurs, en te voyant l'autre jour au Conseil des ministres, je t'ai trouvé bien pâle ; je me demande s'il ne serait pas judicieux que tu prennes enfin de véritables vacances. Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu les auras bien méritées. Je te conseille de les prendre à la rentrée, par exemple de septembre à décembre. Crois-en ma vieille expérience, je sais bien qu'elle sera tranquille comme Baptiste, la rentrée. Ce sera difficile de se passer de toi mais, comme l'actualité sera bien peu fertile en événements, nous nous en sortirons. En revanche, reste bien à ton poste durant le mois d'août, on ne sait jamais ce qui peut encore se passer.

Ne t'inquiète pas pour ton courrier, j'ai mis en place un système qui passe directement par mon conseiller pour les affaires de police. Tu n'as pas à t'en préoccuper. Il est inutile que l'on t'embête en te le montrant. Tu n'as plus à te tracasser avec ces détails. Je n'ai finalement que deux choses à te demander : la première, c'est de veiller à ce que l'on diminue très sensiblement le le nombre des fonctionnaires de police qui stationnent près de l'Élysée pour en assurer la surveillance. C'est parfaitement inutile et sur­tout, ça énerve nos compatriotes qui pensent à juste titre, qu'ils seraient mieux utilisés ailleurs. Je compte sur toi pour que les consignes nécessaires soient données avec sévérité. Ma seconde préoccupation concerne l'immigration clandestine. Je te demande de signer l'instruction que t'ont préparée tes services afin de multiplier et de durcir nos contrôles. On me dit que ce document est sur ton bureau depuis plusieurs semaines. Je te demande de le signer dès réception de la présente afin que, sans délai là encore, mes ordres soient appliqués. Exécute donc au mieux ces deux importantes missions de confiance et tu auras fait plus que ton devoir pour les années à venir. La République aura bien mérité de toi et toi, tu auras bien mérité d'elle. Ah, si seulement je pouvais te décorer ! Crois-moi, je le ferais sans hésiter mais, comme tu le sais, pour cela, il faut que tu ne sois plus ministre. Bien sûr, il n'en est pas question aujourd'hui - nous ne pourrions nous passer de toi - mais tu devrais quand même y penser pour un de ces jours. A un certain âge, ne pas avoir de décoration à la boutonnière, c'est suspect. Et je ne voudrais en aucun cas que ton image put souffrir le moins du monde de cette absence. Enfin, rien ne presse. Nous aurons certainement l'occasion d'en reparler à ton retour de vacances, en décembre. Il sera alors toujours temps d'aviser. Les choses seront moins compliquées. J'aurai eu l'occasion de penser à un nouveau ministre de l'Intérieur. Et, bien sûr, si tu le souhaites, nous pourrions tranquillement fixer la date de la réception pour que je te remette moi-même les insignes de chevalier de l'Ordre du mérite. Je peux te dire que ce sera un jour bienheureux pour moi, même s'il sera attristé par la perspective si pénible et si préoccupante de te voir quitter le gouvernement.

Crois, mon cher Jean-louis, en l'assurance de toute ma confiance. Pour maintenant, et surtout, pour demain.

 

Jacques Chirac

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Réponse de Jean-Louis Debré à Jacques Chirac

Monsieur le Président de la République,

Si vous saviez comme j'ai été ému à la réception de votre correspondance ! Je crois même que j'en ai pleuré de joie. Mettez-vous un peu à ma place : c'est ma première expérience ministérielle et, de surcroît, à un poste aussi important. Je doutais de mes capacités à réussir. Qui n'aurait pas douté ! Alors, recevoir une telle lettre de félicitations, en plus du président, et en plus quand c'est vous ! Ah, oui alors, j'ai été ému, heureux et fier ! Vous savez, j'étais fier d'être votre ami quand vous n'étiez rien, alors imaginez un peu maintenant que vous êtes président ! D'ailleurs, j'ai demandé aux Renseignements généraux de donner copie de votre lettre à deux ou trois journalistes particulière­ment bien choisis. Comme cela, je respecterai à la lettre vos instructions : je ne verrai pas moi-même les représentants de la presse mais je les ferai voir. Je suis certain que, une fois encore, vous apprécierez mon habileté et ma finesse politique. Si, cependant, vous souhaitiez que j'en fasse davantage, je serais ravi de le faire sous la forme d'une déclaration vidéo que je pourrais adresser à toutes les télévisions. Là encore, je n'aurais pas vu de journalistes, mais eux m'auraient vu. Finalement, c'est ce qui compte. Si vous le désiriez, je pourrais même donner des conseils de communication à mes collègues du gouvernement. Par discrétion, je ne vous ai pas encore parlé, mais la faiblesse de certains m'inquiète beaucoup. Tout au moins peut-être faudrait-il qu'à l'occasion je vienne les renforcer. Je suis certain qu'ils ne m'en tiendraient pas rigueur car ils me considèrent tous un peu comme leur grand frère. Je sais bien que c'est parce qu'ils connaissent la confiance totale dont vous m'honorez.

Pour les vacances, je reconnais bien là votre sensibilité personnelle et votre attention aux autres. J'avais bien pensé partir me reposer mais, lorsque j'ai reçu votre lettre, je me suis dit que je n'avais pas le droit de faire une chose pareille. En tout cas, certainement pas à vous. J'ai parfaitement senti entre les lignes l'inquiétude sourde qui était la vôtre à la seule idée que je déserte mon poste, ne serait-ce que pour quelques jours. Ne vous faites donc aucun souci, je serai là en août, comme vous me l'avez demandé, et à l'automne, comme vous me l'avez si pudiquement suggéré. Quant aux deux missions que vous m'avez confiées, vous pensez bien que je vais me faire un sacré devoir de les faire exécuter, et prestement encore! J'ai une idée pour la garde de l'Élysée. Vous avez, comme toujours, raison : c'est l'hypocrisie qui agace nos compa­triotes. Ils en ont assez soupé avec Balladur et ses sbires. J'ai donc demandé que tous les cars de gendarmes mobiles qui étaient sournoisement cachés derrière l'Élysée soient ramenés rue du Faubourg-Saint-Honoré, devant le porche d'hon­neur du palais. Au moins, comme cela, les choses seront claires et nettes. Le pays saura pourquoi ils sont là : pour votre sécurité. Je suis certain que nos compatriotes apprécieront.

Quant à l'immigration, il est vrai que j'ai tardé à signer cette circulaire. C'est que je n'ai toujours pas compris pourquoi la police de l'air et des frontières s'obstine à refuser de veiller à mes ordres. Je leur ai en effet demandé de renforcer nos effectifs à la frontière que nous avons en commun avec la Hollande, le Danemark et la Norvège. Je suis en effet très préoccupé par l'importance du trafic de drogue en provenance de ces trois pays. C'est un grand malheur pour la France d'être limitrophe ! Avec votre autorisation, je n'ai pas l'intention de céder. Je tiendrai donc le temps qu'il faudra, mais j'obtiendrai satisfaction. Après votre magnifique élection, ce ne sont tout de même pas ces « quarterons de technocrates » qui vont faire la loi ! Vous voyez que j'ai conservé mes références gaullistes.

Voilà, Monsieur le Président de la République, je suis dans une forme absolument étincelante. Votre lettre m'a parfaitement requinqué ; je suis certain qu'elle était faite pour cela. J'ai bien l'intention de ne pas vous décevoir. Je vais donc multiplier les initiatives, comme vous me l'avez suggéré. Enfin, j'ai été particulièrement touché par votre volonté de me remettre la Légion d'honneur mais cela me gêne. J'ai peur que les gens pensent que je profite de mes fonctions de ministre de l'Intérieur pour recevoir cette prestigieuse décoration. Pour la première fois de ma vie, je suis donc conduit â vous dire non. Je suis certain que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.

Votre fidèle, dévoué et actif comme jamais,

Jean-Louis Debré

Posté par acidtest à 09:17 - Quand Sarko était marrant... - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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